Mardi 20 janvier 2015 à 10:32

 Janvier est déjà là depuis un moment, et comme d'habitude, je ne peux passer une journée sans écouter de musique. Le matin en prenant mon petit déjeuner, dans le métro, en rentrant chez moi, pendant que je suis sur mon ordinateur, parfois même quand je lis. La musique est presque partout. Je me fais des playlists, en fonction des saisons, de mon humeur, de mes envies. Des listes pour me donner la pêche, des listes quand je suis triste, d'autres quand je décide de conquérir le monde, d'autres pour m'endormir... Et j'aime changer au fil des mois. A chaque fois que j'écoute un morceau, je peux le replacer dans son contexte, me rappeler l'époque à laquelle je l'écoutais en boucle, quand je l'ai découvert, les personnes avec qui je l'écoutais. Certains morceaux sont empreints d'une nostalgie incroyable, et les réécouter participe à ma madeleine de Proust. 

Ce mois-ci, les morceaux sont plutôt calmes, ils collent à cette impression d'hibernation que j'ai. Parfois un peu sensuels, comme Goodnight Moon, ou très très doux comme l'Interlude de London Grammar, j'essaye de me recréer une palette d'émotions musicales. J'ai remis dans ma playlist des artistes que j'ai découvert l'hiver dernier, comme Sarah Jaffe, dont la voix m'enchante. FAUVE est là, parce que FAUVE est partout, je l'admets, je suis une groupie hystérique, je n'ai pas honte, chacun a ses amours. J'ai découvert la version de Halo par Ane Brun en regardant If I Stay, et j'ai été conquise.
 Angus et Julia Stone ont été ma belle découverte de l'été, mais Crash And Burn est pour moi un morceau d'hiver, totalement Neil Young, et qui me rappelle donc les hivers passés à écouter Harvest ou Zuma. Peut-être connaissez-vous tous ces artistes, peut-être les aimez-vous, ou peut-être qu'ils vous insupportent. Mais peut-être encore allez-vous faire de jolies découvertes avec ces morceaux qui accompagnent Janvier chez moi. Belle écoute, mes petites loutres ! 

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Dimanche 18 janvier 2015 à 18:19

 
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" Six semaines après ma sortie, le dernier mardi d'octobre, j'étais plantée devant un miroir dans un hôtel en bordure de Sacramento. J'avais l'impression d'être là depuis des plombes à me tortiller les cheveux comme une conne de préado en cherchant le courage de me les couper et de me les teindre.
En prison, mes cheveux étaient mon unique possession, la dernière chose qui faisait de moi qui j'étais. Une vraie galère à entretenir, d'ailleurs, vu que pendant une éternité les seuls produits de beauté auxquels j'avais droit étaient ces sachets de shampoing aqueux pas plus grands que les machins de ketchup qu'on vous distribue au McDo. D'autres filles rêvaient de sexe, de drogue ou de cigarettes ; moi, j'aurais donné mon rein gauche pour un  putain de flacon de Pantène." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/image-copie-3.jpgQui est cette Janie Jenkins qui défraie tant la chronique ces derniers temps ? Vous ne la connaissez pas ? Mais si, cherchez un peu dans votre mémoire, c'est cette fille riche qui avait assassiné sa mère et passé dix ans en prison. Elle était forcément coupable, elle avait des résidus de poudre sur les mains et sa mère avait même écrit son prénom avec son sang. Eh bien elle est sortie, à cause d'une histoire de preuves falsifiées. Quant à sa culpabilité ... Eh bien elle-même n'en a aucune idée. La nuit du meurtre, elle cuvait tellement qu'elle n'en a aucun souvenir, rien, le trou noir. Elle aurait pu flinguer sa mère, elle ne s'en serait même pas rendu compte. Les seules bribes d'information qui lui restent sont des paroles que sa mère a prononcées au début de la soirée. Et Janie a beau n'avoir aucune idée de ce vers quoi ces quelques mots vont la conduire, elle est bien déterminée à obtenir des réponses aux questions qu'elle a eu tout le temps de se répéter lorsqu'elle était au mitard. Elle ne sait pas si elle est prête à envisager sa culpabilité, mais ce dont elle est sûre, c'est que certaines personnes n'ont aucune intention de la laisser en paix. 

Elizabeth Little livre ici son premier polar, et c'est une réussite, laissez-moi le dire. Dévoré en deux jours, j'ai passé un excellent moment avec ce roman et vous le recommande chaudement. Au travers du personnage de Janie Jenkins, c'est tout une société viciée qu'elle cherche à mettre en avant. Cette jeune femme représente la jeunesse dorée, les privilégiés de l'Amérique. Ces adolescents qui se prennent pour des adultes parce qu'ils peuvent boire, se droguer, s'envoyer en l'air comme des grands sans que leurs parents y trouvent quoi que ce soit à dire, parce que leurs parents s'en foutent, qu'ils sont pleins aux as et pensent que l'argent peut tout acheter, même une morale. Janie Jenkins pourrait donc être un personnage extrêmement agaçant, futile, superficiel, supérieur. Mais ses dix années en prison l'ont changée, elle a mûri, elle a pris du recul. Ce qu'elle garde de son adolescence, c'est son cynisme. Remarques acides, ton tranchant, une bonne dose d'humour noir, cet esprit acéré est son atout. De plus, cela confère au roman une ambiance plus rock and roll, plus drôle aussi. 

Parce que, qu'on se le dise, on se marre bien avec Janie. Condamnée à s'habiller avec d'ignobles vêtements bon marché et arrêter de se coiffer, voilà son arme pour passer incognito et aller mener sa petite enquête. Ce qui laisse la place à pas mal de commentaires désopilants. Du point de vue de l'enquête, on n'a pas le temps de s'ennuyer. Les indices s'enchaînent, la petite mécanique roule bien, c'est agréable de se laisser porter par une auteure qui sait où elle veut emmener son lecteur. Le décor se prête bien à des révélations et des secrets de famille. On est au fin fond des Etats Unis, dans une ville dont la réplique exacte se trouve à quelques kilomètres et fourmille de maisons abandonnées, on côtoie quelques taiseux, un flic légèrement louche, mais séduisant, et des habitants qui ont tous quelque chose à voir avec Janie Jenkins, même si eux-mêmes n'en savent rien. 

Je dois avouer que j'ai été surprise de nombreuses fois, ne m'attendant pas du tout à certaines révélations. De plus, l'auteure prend soin de glisser entre les chapitres des extraits de conversations par sms entre Janie et son avocat, des articles de presse concernant le procès et la libération de la jeune femme, des extraits de la biographie qui lui est consacrée. On pourrait presque se demander si tout cela a vraiment existé... Entre avancées de l'enquête, retours dans le passé sur la jeunesse de Janie, son rapport à sa mère, ses souvenirs diffus de la nuit du meurtre, on tâtonne avec la jeune femme, en quête de vérité, prêt au pire, prêt à se dire que l'on a passé un sacré bon moment avec une criminelle. Les détracteurs de la jeune femme sont féroces et virulents, on sent un véritable acharnement. L'auteure n'a pas été tendre envers les blogueurs spécialisés dans les faits divers, les comparant à des rapaces chassant leur proie sans aucune compassion, avec un besoin primaire de faire payer aux autres des crimes qu'ils n'ont peut-être pas commis. Alors, coupable ou pas, Janie Jenkins ? Pour le savoir, lisez Les Réponses, d'Elizabeth Little.... 

Elizabeth Little. Les Réponses. Sonatine, à paraître le 12 mars 2015. 495p. 

Vendredi 16 janvier 2015 à 16:54

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 "  But I have wasted enough energy on my own preoccupations. I should have already opened the door of 221B Baker Street and entered the room where so many adventures began. I see it now, the glow of the lamp behind the glass and the seventeen steps beckonning me up from the street. How far away they seem, how long ago since last I was there. Yes. There he is, with pipe in hand. He turns to me. He smiles. "THe game's afoot"." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/celebrityrichardandjudybookclubthehouseofsilkanthonyhorowitz.jpgAu moment de rédiger ses mémoires, John Watson, compagnon du célèbre Sherlock Holmes, revient sur une affaire particulièrement sordide à laquelle il prit part avec le détective consultant le plus remarquable de son époque. Enquêtant sur un homme de la bonne société londonienne qui serait suivi par un malfrat arrivé directement des Etats-Unis, les indices qu'ils récoltent vont les emmener sur un terrain beaucoup plus sombre. Et au détour des ruelles sombres, un nom revient régulièrement, un nom qui fait trembler les uns, disparaître les autres. Un nom pour lequel on tue, un lieu, ou une société, un club, une institution, un commerce. Personne ne sait de quoi il retourne, mais les bouches se ferment automatiquement, et jusque dans les cercles les plus hauts de la gentry londonienne. On ne doit rien dire, on ne doit rien savoir, sous peine de voir sa vie abrégée, sur... La maison de soie... 

Après des années à traîner dans ma bibliothèque, je me suis enfin attaquée à Anthony Horowitz et sa Maison de soie. Ce livre fit plutôt grand bruit lors de sa sortie, l'auteur mettant en scène le personnage peut-être le plus célèbre de la littérature, j'ai nommé Sherlock Holmes. Nul n'est besoin de présenter encore une fois ce fameux détective adepte de la science de la déduction. Hautain, méprisant, d'une intelligence remarquable, Sherlock a été réutilisé de nombreuses fois par les auteurs de toutes nationalités. Ici, on ne déroge pas à la tradition qui veut que ce soit John Watson qui soit le narrateur. Habitué à rédiger les aventures de son ami, il prend la plume une dernière fois afin de dévoiler une enquête qu'il a longtemps tue, par peur de choquer son époque. 

Tout y est, le décor est remarquablement planté, nous nous retrouvons dans le Londres du XIXè siècle, avec son brouillard, sa Tamise paisible, ses ruelles sombres, ses pubs bruyants et le claquement des sabots des chevaux sur les pavés. Loin de la lueur rassurante des becs de gaz, la ville devient menaçante, le pire peut arriver à l'homme qui s'égare. Les conditions de vie décrites sont déplorables, et le sort des enfants fait frémir. Je ne peux pas trop vous en dire, malheureusement, de peur de dévoiler les tenants et les aboutissants de l'intrigue. Mais ce que je peux vous dire, c'est qu'Horowitz aime balader son lecteur. Les liens entre l'enquête de base et la résolution de l'énigme peuvent sembler à mille lieues, mais l'auteur retombe sur ses pattes, n'oublie aucune réponse à donner à son lecteur, clôt tout ce qui a été débuté. 

Le point assez intéressant, à mon sens, c'est que dans ce roman, on arrive parfois à distinguer chez Holmes une once d'humanité, de remords même parfois. Il peut être touché, peiné, pas autant que le commun des mortels, mais tout de même. On y côtoie Mycroft, résolument différent de l'idée que je m'en faisais, basant ma vision de ce personnage sur sa version incarnée par Mark Gatiss dans la série Sherlock. Dans l'ensemble, j'ai passé un très bon moment, j'ai appris un peu de vocabulaire anglais, je sais désormais que "in dire straits" veut dire "dans une misère noire" et non pas "dans un groupe de rock des 70's". Pas sûre que ce roman me reste en tête durant des décennies, mais sa lecture a été très agréable, j'ai pris plaisir à retrouver un personnage que j'aime énormément, Sherlock Holmes. J'aime beaucoup Watson aussi, mais que voulez-vous, chez moi "Brainy is the new sexy", alors les déductions alambiquées mais toujours efficaces du grand dégingandé me font de l'effet. Je ne sais pas ce que pensent les spécialistes de Sherlock Holmes comme Matilda, mais pour moi il n'y a pas grand chose à redire à cette Maison de Soie. 

Anthony Horowitz. La maison de soie. Orion books. 2012. 405p. 


Lundi 12 janvier 2015 à 21:06

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Certains ont choisi d'en parler, d'autres de se taire. Je pensais fermer un peu ma gueule en me disant que le silence disait tout, qu'il portait suffisamment nos peines, notre écoeurement, notre tristesse. Ou alors je pensais me la jouer porteuse de drapeaux, allez les enfants on va lever très haut la liberté d'expression, on n'a pas peur, j'ai failli ressortir de vieux T-shirt avec le Che dessus tellement l'odeur de révolution commençait à envahir les rues. Je pensais pondre, comme d'habitude, un beau texte chiadé avec des mots de quatre syllabes sur la nécessité d'un combat qu'on ne lâchera jamais, sur le besoin de reprendre le flambeau, un appel aux crayons, aux pinceaux. 

Et puis en fait j'ai vite réalisé que, ça, tout le monde le sait. Qu'avec ce que l'on a vu fleurir ces derniers jours, la relève se prépare déjà, qu'avec les foules dans les villes, y'a finalement moins de souci à se faire que ce que l'on pensait. La France remue encore, elle se battra s'il le faut, apparemment. Chouette. Non, en vérité, j'ai du mal à avouer qu'après presque une semaine j'en ai encore les larmes aux yeux. Je ne vais pas jouer les hypocrites en brandissant un abonnement Charlie Hebdo. J'ai jamais acheté Charlie Hebdo. Pas parce que ça ne me faisait pas rire, au contraire, mais parce que je n'y pensais jamais. Mais. Mais. 

Depuis l'enfance j'ai été nourrie à la satire. Quand on a le luxe d'avoir un paternel communiste anticlérical, forcément, on a du Hara Kiri au petit dej. J'ai fait mes dents de cynique sur le Canard enchaîné, j'ai aiguisé mon verbe et mes idées avec Wolinski, Cabu... A l'adolescence, alors que certaines planches m'étaient légèrement interdites pour cause de phallus intempestifs, je me cachais pour feuilleter certains albums, découvrant que l'on pouvait se moquer de la politique, de la religion, de tous les cons de France et de Navarre, mais en plus de manière graveleuse et irrévérencieuse. Ca, ça m'a plu. Les gars de chez Charlie, c'est la blague pipi/caca assumée, celle que l'on condamne devant nos amis pour se donner l'impression d'être moins primaire que ça. Mais au fond, on est tous un peu grégaires. 

De ces heures de lectures illicites, j'en ai retiré un amour de l'humour, un amour de la provocation. C'était comme passer des après-midi avec une bande de sales gosses que vos parents vous interdisent de voir, même si eux-mêmes les trouvent sympas. Je les connaissais pas, j'avais juste rencontré Cabu un jour, le temps qu'il me tire le portrait, c'était chouette, on avait bien rigolé. En y repensant je me dis que sa meilleure vanne c'était quand même sa coupe de cheveux. Mais j'avais l'impression d'être proche d'eux, de leurs idées. Alors, mercredi, c'était comme perdre des potes. Bien sûr, y'a les symboles, l'attaque des valeurs et tout ce sur quoi on a péroré pendant des plombes. Mais au fond, vraiment, tout au fond, j'ai mal au bide rien qu'à essayer de réaliser en vrai que ça y est, ils sont morts, pour toujours, pour la vie. J'ai l'impression d'avoir à nouveau douze ans, j'ai envie d'aller me planquer sous ma couette pour glousser connement sur leurs dessins. 

Mais je suis contente, quand même, dimanche, d'avoir été dans ce petit moment d'histoire, d'avoir ri en lisant les panneaux, d'avoir ri avec les copains, d'avoir fait des blagues un peu nulles, un peu grasses, un peu Charlie Hebdo. En entendant certains mal-comprenants entonner la Marseillaise, j'imaginais la tête de Charb disant "C'est dur d'être aimé par des cons". J'ai souri toute seule, c'était mon recueillement. J'ai pris quelques photos, pour me souvenir de certains panneaux. J'ai été touchée par celui qui disait "Tu t'es vu sans Cabu ?" J'me suis dit que, non, je m'étais pas vue, sans Cabu, et ça m'a un peu serré la gorge.
 



Dimanche 11 janvier 2015 à 10:28



 " Dans le même ordre d'idées, à moins qu'il ne s'agisse d'un ordre d'idées opposé, rien n'est plus plaisant que la perspective du bonheur, et quand je dis "rien", je n'emploie pas ce mot à la légère. Car le bonheur en soi, se disait Maria, n'avait guère de poids comparé au temps passé soit dans sa perspective, soit dans son souvenir. En outre, l'expérience immédiate du bonheur paraissait complètement détachée de l'expérience de son attente ou de son souvenir. [...] L'idée du bonheur, qu'il soit prospectif ou rétrospectif, éveille en nous des émotions beaucoup plus fortes que la seule émotion du bonheur. " 

http://www.etenplusellelit.fr/images/15071-copie-1.jpgCe qui est frappant, chez Maria, c'est cette sorte d'équanimité à l'égard de tout ce qui compose sa vie. Subissant son destin plus que ne le vivant, empruntant depuis l'adolescence une voie qu'elle n'a pas choisi de tracer, elle se laisse porter par les événements, non pas avec une nonchalance indolente, mais plutôt avec une absence d'intérêt manifeste. Pourtant elle ressent du plaisir, parfois, dans les petits riens que la vie lui apporte, lorsqu'elle écoute de la musique, la nuit, dans le noir, lorsqu'elle passe un moment de communion silencieuse avec une amie. Mais ses relations humaines ne sont pas simples, elle apparaît comme un mystère aux yeux des gens qui l'entourent, elle est insaisissable, même pour le narrateur qui parfois ne sait pas ce qu'elle fait, s'il faudrait la suivre ou lever un peu les yeux au ciel. Absente à elle-même, Maria se laisse parfois entraîner dans des situations désastreuses, mais qu'elle laisse glisser sur elle comme de l'eau sur une surface grasse. Je crois que Maria se moque un peu du hasard, à moins que ce soit l'inverse. 

Premier roman de Jonathan Coe, La femme de hasard se déguste comme une gourmandise. On veut en savourer chaque phrase, tant le style est plaisant. Comique, faussement détaché, le narrateur de ce roman dialogue avec le lecteur, lui fait des confidences, disserte sur des sujets sérieux, se reprend, suit le fil de l'histoire, essaye de comprendre Maria sans jamais y parvenir vraiment. Cela confère au récit l'impression d'être un observateur un peu distant de la vie de cette femme, comme un ancien camarade d'école. On prend place, au loin, avec le narrateur, et on regarde la vie de Maria, on commente ses choix, on s'attache à elle, sans toutefois jamais réussir à percer le mystère qui entoure cette femme comme une aura surnaturelle. 

Pas de péripéties exaltantes dans son histoire, un encéphalogramme aux soubresauts rares, mais alors intenses, une balade en barque sur un lac parfaitement lisse. Mais qu'est-ce qui attire alors, dans cette Femme de hasard ? Qu'est-ce qui nous pousse à continuer, à dévorer chaque page ? Peut-être le désir confus de trouver, à un moment, une trace d'humanité chez cette femme, une faille, une impression qu'elle ne nous est pas tout à fait étrangère. Et puis bien sûr l'écriture de l'auteur, travail d'orfèvre, petit bijou de style. On sent le premier roman, mais pas par ses maladresses, plutôt par une certaine fraîcheur, comme si le narrateur était cet auteur, un peu jeune, qui aurait envie de tout dire, parce que l'on pressent effectivement une sorte d'urgence dans ces phrases incroyablement orales. Je crois que ce qui résume ce roman, si tant est que l'on puisse le résumer, c'est son illustration du légendaire flegme anglais. Cette manière d'affronter les épreuves de la vie avec une mise à distance troublante. 

Cela me rappelle une anecdote personnelle à laquelle j'ai repensé en lisant ce roman. Un jour, dans un petit village du Kent, je déjeunais en famille dans un petit restaurant qui malencontreusement pris feu. Rien à voir avec l'incendie du Globe, mais suffisamment pour nous pousser tous à l'extérieur, la salle se remplissant rapidement de fumée. Deux ou trois personnes s'affairaient avec des extincteurs, bref, une légère pagaille. Et au milieu de tout cela, deux hommes en costume, d'entre deux âges, étaient restés attablés à l'intérieur, bavardant comme si de rien n'était, tout en sirotant une tasse de thé. Je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire. 

Je tiens également à mettre l'accent sur un détail important, le fait que La femme de hasard est le premier livre où jusqu'ici, il m'ait été donné de croiser le mot  "immarcessibilité". Et si vous ne savez pas ce que ça veut dire, je vous conseille d'ouvrir le premier dictionnaire à disposition, vous en sortirez transformé. Tout ça pour vous dire que La femme de hasard est un diablement bon livre, que je vous recommande chaudement. 

Jonathan Coe. La femme de hasard. Folio, 2006. 184p. 


Lundi 5 janvier 2015 à 22:13

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En ce début d'année 2015, il est traditionnel de faire un bilan de l'année écoulée. 2014 aura été une année éprouvante, je l'admets. Autant personnellement que professionnellement, il aura fallu faire face à des imprévus, s'adapter, bouger. J'ai fini un contrat dans une librairie, en ai commencé un autre ailleurs, ai déménagé, ai été émotionnellement secouée. Je souhaite que 2015 soit une meilleure année, une année dédiée au bonheur, à l'épanouissement personnel et professionnel, à la découverte, à la sérénité. 

Sur le plan des lectures, j'ai connu ma première panne de lecture. Un mois sans ouvrir un livre, du jamais vu. Je me suis également intéressée à des thématiques que je n'avais que survolé jusque là, comme les romans policiers. J'ai été au Salon du livre de Paris, pour la deuxième fois, ai essayé pour la première fois Quais du Polar. Quant aux livres qui ont marqué mon année, les voici ... Vous pouvez accéder aux articles les concernant en cliquant sur le titre, magique non ? 

http://www.etenplusellelit.fr/images/operationsweettooth389599250400-copie-1.jpgOpération Sweet Tooth, de Ian McEwan 
Un roman que je conseille encore aujourd'hui, dont la lecture m'a plongée dans un véritable ravissement. L'histoire de Serena Frome ne peut que passionner les lecteurs, surtout les amateurs de roman au contexte historique complexe, comme c'est le cas ici. Et n'ayons pas peur de le dire, ce roman est également une magnifique histoire d'amour, aussi forte que destructrice.



Et nos yeux doivent accueillir l'aurore, de Sigrid Nunezhttp://www.etenplusellelit.fr/images/etnosyeuxdoiventaccueillirlauroresigridnunez.jpg Ce roman est un chef d'oeuvre. En quelques mots Sigrid Nunez embrasse une époque. De la jeune femme qu'est Georgette Georges, on découvre également un portrait troublant des Etats-Unis dans les années 60. On passe le rideau du fantasme pour mettre le nez dans les réalités sociales d'une époque trop idéalisée. Son style m'a fait penser à Joyce Carol Oates, de par cette façon incroyable de réussir à mettre en une seule phrase un contexte entier, un décor, une idée vaste. 

http://www.etenplusellelit.fr/images/9782919547258175.jpgLa ballade de Bobby Long, de Ronald Everett Capps. 
La ballade de Bobby Long est pour moi une illustration possible de l'idée de "clochard céleste". Passer du temps avec Bobby Long, c'est côtoyer les paumés, les charmants alcolos du coin, récitant leurs cours de littérature en sirotant des vodkas orange et en fumant des cigarettes sous un porche de la Nouvelle Orléans. Et au milieu de cela, une jeune femme, farouche, perdue, qui s'entiche de ces deux énergumènes. Un roman attendrissant, merveilleusement bien écrit. Un délice littéraire. 

L'épouse hollandaise, d'Erik McCormack http://www.etenplusellelit.fr/images/9782757838761.jpg Vous ne savez pas quoi lire et vous avez envie d'aventure, mais aussi d'histoire familiale, de suspense, de voyage, de secret... Alors lisez L'épouse hollandaise, car j'ai rarement lu un livre aussi complet. Roman à tiroirs impossible à lâcher avant la fin, l'Epouse hollandaise est un roman que l'on doit lire, absolument. J'en suis restée émerveillée. 

http://www.etenplusellelit.fr/images/fangirl3dcover.jpgFangirl, de Rainbow Rowell
Ce roman est tombé au moment parfait pour moi. En vacances, j'ai dévoré les aventures de Cath, j'ai ri comme une bossue à l'humour incroyable de Rainbow Rowell, j'ai succombé au charme de Levi. C'était parfait, dépaysant, relaxant, drôle, rythmé, une comédie romantique intelligente et bien fichue, qui est devenue un coup de coeur total. 

La femme de hasard, de Jonathan Coe
http://www.etenplusellelit.fr/images/15071.jpg Une de mes dernières lectures de 2014, mais quelle lecture que ce court roman, le premier de Jonathan Coe, auteur cher à mon coeur. Une histoire somme toute banale, d'une jeune femme ordinaire, mais ce style, ce style... Chaque phrase est une gourmandise que vous avez envie de savourer, c'est un livre que l'on voudrait lire le plus lentement possible, ou à haute voix ... Pour sa réflexion sur le bonheur et l'attente du bonheur, je place ce livre dans la catégorie des indispensables. Oui messieurs dames ! 

Je m'arrêterai là, bien que d'autres livres m'aient vraiment plu, comme L'île du point Némo, ou Nécropolis, La Chute des princes, Mr Gwyn, Calpurnia, Eleanor & Park, L'Appel du Coucou, De bons voisins ... Mais il faut choisir, c'est ainsi. Avez-vous lu certains de ces livres ? Qu'en avez-vous pensé ? Certains vous font-ils envie ? 


Rajout post-publication : En fait je me suis rendu compte que je n'avais parlé que de livres, comme s'il n'y avait que les livres dans ma vie. Et puis j'ai regardé cette video (clikclikclik) extraordinaire de Solangeteparle postée par Croquelesmots sur Facebook. Et, comment dire, ça m'a donné l'électrochoc que j'attendais. Effectivement, moi aussi j'ai l'impression de perdre petit à petit de la curiosité, de ne plus prendre assez de temps pour aller au cinéma, au théâtre, à l'opéra (où je ne suis jamais allée..) voir des expositions, voyager... Mais je ne suis pas non plus totalement feignante de la culture, parce qu'en 2014 j'ai vu quelques petites choses super chouettes qui ont compté, et qui ont fait que quand même, ce n'était pas une si mauvaise année. 

Tadam ! J'ai été voir l'exposition La mode en temps de guerre, qui avait lieu à Lyon, et c'était vraiment intéressant, poignant, dans une ambiance incroyable. J'en parle d'ailleurs ICI. J'ai découvert des films extraordinaires, conseillés par des amies, ou qui me sont tombés dessus par un heureux hasard comme : Moonrise Kingdom, qui m'a rendu mon âme d'enfant le temps de quelques visionnages, Nos étoiles contraires qui était pour moi un incontournable tant j'avais aimé le livre, Alabama Monroe, responsable d'une chouine monumentale, mais à voir, vite vite regardez-le c'est indispensable et Where the Wild Things are, qui m'a également fait retomber dans une douce mélancolie de l'enfance et m'a donné envie de GRAOU pour me faire entendre !
 J'ai découvert le magazine Causette, que je n'achète pas tous les mois, mais de temps en temps, et qui me fait du bien. Ce qui m'a amené  à me documenter et à réfléchir sur ma vision du féminisme. Réflexion qui a fini par m'amener à la conclusion que je SUIS fièrement féministe et que c'est une cause pour laquelle j'aime me battre et m'indigner parfois, comme . Je me suis aussi indignée parfois vis à vis de mon travail, ICI, et LA aussi, mais ça fait du bien ! 
J'ai regardé de chouettes séries, comme Game of Thrones, True Detective, A Young Doctor's Notebook ... J'ai vu FAUVE, mon groupe que j'aime de l'amour en concert. J'ai visité Dijon, et Amsterdam...
Alors oui, en fait, en y regardant de plus près, il s'en est passé des choses en 2014. Et ça va continuer cette année.
Je vais essayer de prendre de bonnes résolutions, d'arrêter de me dire que c'est trop compliqué d'aller là ou là, que c'est une question d'envie et de coup de pied aux fesses. Cette année, je veux aller voir au moins 2 expositions, 3 films au cinéma, faire 1 salon littéraire, aller à l'opéra au moins une fois, et au théâtre aussi. Partir en voyage, au moins une fois. 

Allez 2015, c'est bon, je suis prête !


Je vous souhaite à tous une excellente année 2015 ! Prenez le temps de vous faire plaisir, faites de belles lectures, découvrez, soyez curieux ! 

Image du haut d'article :
Ici 

Dimanche 28 décembre 2014 à 18:31

 
http://www.etenplusellelit.fr/images/22762465495f51a012f0z-copie-1.jpgLorsque, plusieurs années auparavant, on m'a offert ce recueil de nouvelles, je n'avais même pas vraiment pris le temps de voir ce dont il retournait exactement. Je crois que je m'attendais à un recueil de textes écrits par Elizabeth George, ce qui n'est absolument pas le cas. Dans Les reines du crime, la célèbre romancière présente 26 nouvelles écrites par des auteures phares de la littérature policière. Présentées chronologiquement, ces nouvelles permettent de dresser un panorama de la littérature policière écrite par des femmes depuis le début du XXème siècle. 

Toutes ces nouvelles ne m'ont pas semblé égales, certaines ont été un vrai régal, d'autres m'ont laissée plus indifférente. Mais avant de faire un petit point sur celles qui m'ont marquée, je vous fais la liste de ces 26 auteures, afin que vous ayez un panorama de la diversité des styles présentés  dans ce recueil. 
Susan Glaspell, Dorothy L Sayers, Ngaio Marsh, Shirley Jackson, Charlotte Armstrong, Dorothy Salisbury Davis, Margery Allingham, Nedra Tyre, Christianna Brand, Nadine Gordimer, Ruth Rendell, Joyce Harrington, Marcia Muller, Antonia Fraser, Sara Paretsky, Nancy Pickard, Kristine Kathryn Rusch, Sharyn McCrumb, Barbara Paul, Carolyn Wheat, Wendy Hornsby, Judith Ann Jance, Lia Matera, Gillian Linscott, Joyce Carol Oates, Minette Walters. 

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Avant même de plonger dans ces nouvelles, l'introduction d'Elizabeth George présente un intérêt considérable lorsque, comme moi, on découvre la littérature policière. Fervente partisane de la littérature de genre, Elizabeth George redonne ses lettres de noblesse au roman policier, seul genre selon elle dans lequel la nature humaine peut s'exprimer sur une large palette. 

"Le crime, c'est l'humanité flirtant avec la destruction, l'humanité in extremis". 

Dans les nouvelles qui ont retenu mon attention, il y a tout d'abord L'Homme qui savait comment faire, de Dorothy L Sayers. On suit un homme qu'une rencontre va obséder et plonger aux limites de la paranoïa. La montée en tension est assez brillante, et la chute extrêmement ironique. Baignant dans une atmosphère début de siècle qui m'a évidemment plu, j'ai apprécié la manière dont l'auteur se moque du lecteur et de son personnage principal. 

Les estivants, de Shirley Jackson, possède une atmosphère beaucoup plus angoissante. Un couple de retraités décide de rester plus longtemps que prévu dans leur maison de vacances. Malheureusement, personne ne semble ravi à l'idée de les voir rester, et leur paisible retraite va rapidement tourner au cauchemar. Bien que cette nouvelle soit courte, elle concentre des éléments qui tendent à mettre le lecteur mal à l'aise. 

Dans C'est le pourpre l'important " Dorothy Salisbury Davis ne décrit pas exactement un crime, ou un type d'histoire habituellement raconté dans les romans policiers. Lors de l'incendie d'un musée, une femme s'enfuit avec un des tableaux, d'abord dans l'idée de le protéger des flammes. Lorsqu'elle décide de le restituer, les choses se corsent. Cette nouvelle est presque machiavélique dans la manière dont elle transforme une femme a priori honnête en criminelle. 

Une prédatrice est une nouvelle particulièrement réussie. Sharyn McCrumb dupe son lecteur avec un titre et une introduction qui laissent présager un dénouement totalement différent. Elle explore la manière dont le grand public peut se fourvoyer et condamner quelqu'un plus en fonction de son passé que de ses actions présentes. Le prédateur n'est peut-être pas celui que l'on croit, et quelqu'un prêt à tout est plus dangereux que quelqu'un qui a tout perdu. 

Jack, si rapide est une nouvelle de Barbara Paul reprenant le thème de l'histoire de Jack L'Eventreur. On y lit le journal intime d'une femme de pasteur de Whitechapel, quartier où sévit le meurtrier toujours inconnu. Plus par son histoire que par son écriture, cette nouvelle m'a séduite. Les meurtres de Jack l'Eventreur ainsi que le mythe qui a accompagné ses actes m'a toujours intéressée. Barbara Paul donne une intéressante version, quoique fantaisiste. Le point important de cette nouvelle est son approche féministe, une première dans le genre. 

Bien qu'elle ne soit pas une auteur de roman policier exclusivement, Joyce Carol Oates a sa place dans ce recueil. Sa nouvelle, Homicide involontaire, explore la psyché torturée d'un adolescent accusé du meurtre de sa mère. Je crois que décidément, je suis une inconditionnelle de cette auteure. Je n'ai pas lu énormément de ses romans, mais chaque lecture a été un véritable plaisir, dans lequel j'ai pu apprécier un style travaillé, une histoire bien ficelée. Homicide involontaire ne fait pas exception, tant les personnages décrit ont de l'épaisseur et agissent de manière terriblement humaine. 

Je pourrais parler encore un peu d'autres nouvelles de ce recueil, mais je préfère vous laisser l'occasion de les découvrir par vous même, si par hasard il vous tombait entre les mains. Beau panorama de la littérature policière féminine, ces 26 nouvelles sont à picorer, à piocher au gré de vos envies, ou à dévorer d'une traite si cela vous sied. 

Elizabeth George présente, Les reines du crime. Pocket, 2007. 751p. 

 
 
 

Lundi 22 décembre 2014 à 8:58

http://www.etenplusellelit.fr/images/22762465495f51a012f0z-copie-1.jpg
 " Oncle Joshua ne parlait jamais ouvertement de ses années passées en Amérique du Nord. Il fallut qu'il me surprît un jour en train de contempler une carte de l"Alaska et du territoire du Yukon au Canada pour m'accorder les informations les plus détaillées que je lui avais jamais extorquées. Cette carte se trouvait dans un vieil atlas bedonnant rangé dans la bibliothèque de Tredower House. Il avait acheté la plupart des livres de cette pièce en vrac à Mrs Pencavel de façon à pouvoir les étagères, je suppose, puisqu'il n'était pas ce qu'on appelle un littéraire. Les cartes, en revanches, il avait l'air d'aimer ça. Peut-être lui rappelaient-elles sa période nomade. Celle-ci avait dû répondre à je ne sais quel besoin de son âme, sinon elle n'aurait pas duré aussi longtemps.Et, sans surprise, l'atlas semblait toujours s'ouvrir à cette page précise." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/GoddardRetourHiRes.jpgChris Napier n'a jamais entretenu de relation proche avec sa famille. Des années d'alcoolisme l'ont même plutôt éloigné de ses proches. Mais lorsque après plusieurs années de sevrage il se rend au mariage de sa nièce dans la maison familiale de Tredower House, il ne s'attend pas à ce que le passé vienne douloureusement se rappeler à lui. Sa famille vit confortablement sur l'héritage d'Oncle Joshua, assassiné quelques décennies auparavant. Le meurtrier, Michael Lanyon, avait été condamné et exécuté sans qu'aucun doute ne plane sur sa culpabilité. Mais au cours de cette journée particulière, Nicky Lanyon, le fils du meurtrier et l'ami d'enfance de Chris, refait surface avec quelque chose à dire au sujet de la mort de son père et d'une possible erreur judiciaire. Avant  qu'il ait pu révéler ses secrets, il est lui-même retrouvé mort. Chris Napier, poussé par la culpabilité ainsi qu'un devoir de mémoire pour son ami, va plonger dans l'histoire de sa famille afin de faire la lumière sur cet épisode trouble du passé des Napier. 

Auteur reconnu depuis le succès d'Heather Mallender a disparu, Robert Goddard signe ici un roman que l'on ne lâche qu'à regret. Dressant le décor d'une famille irréprochable des Cornouailles britanniques, il érafle petit à petit le vernis, brise l'image lisse d'individus que la concupiscence peut pousser à tout. Le Retour est un roman à mi-chemin entre le roman noir, la saga d'une famille pas si bien sous tout rapports, la quête désespérée d'un homme seul contre les siens. Seul individu que la vérité tient vraiment à coeur, Chris Napier est attachant. Ses failles, ses faiblesses, ses actes insensés font de lui un personnage plaisant à suivre, loin des stéréotypes. 

Alternant avancée de l'enquête de Chris et retour dans le passé sur l'histoire familiale des Napier, Robert Goddard sait doser le rythme comme il faut. Passer des souvenirs d'enfance du héros à une enquête qui parfois devient dangereuse et dérape, c'est comme passer de vieilles diapos jaunies de vacances à un film d'action sur grand écran, mais ça fonctionne, et même très bien. Attention toutefois à avoir une bonne mémoire des noms, ou alors à faire comme moi, un petit arbre généalogique des personnages à portée de main, parce que les personnages sont nombreux et l'alternance des époques n'aide pas forcément à s'y retrouver. Autre aspect intéressant du roman, il tient la route jusqu'au dénouement final, ce qui n'est pas toujours le cas. 

Au-delà de cette enquête familiale, le point positif du Retour, c'est la plongée dans un contexte historique bien détaillé. La Grande-Bretagne d'après guerre, le rationnement, la reconstruction, toute cette ambiance est décrite de manière vivante, dressant un décor fouillé et concret. Le Retour est un roman qui peut plaire aux lecteurs qui ne sont pas spécialement amateurs de polars, car il sort des sentiers battus. Bien que le meurtre initial soit très présent qu'une ambiance tendue porte le roman, on baigne surtout dans une histoire familiale trouble, le récit d'une enfance, d'une amitié ainsi que du besoin d'un homme de faire éclater la vérité au grand jour. Non, vraiment, je vous le dis, Le Retour est un excellent roman. 

Robert Goddard. Le Retour. Sonatine, 2014. 428 p. 

Vendredi 12 décembre 2014 à 11:46

http://www.etenplusellelit.fr/images/22762465495f51a012f0z-copie-1.jpg

 "Après avoir laissé l’eau ruisseler dans ma gorge, je renversai la tête et écoutai les paroles. Une chanson folklorique russe, l’histoire d’un homme emprisonné pour avoir dit la vérité. Il s’évade de sa prison par une nuit sans lune et arrive au bord du lac Baïkal, où il monte dans une barque de pêcheur. En traversant le lac pour retourner voir ses parents, il chante une chanson triste. Parvenu sur l’autre rive, il embrasse sa mère et s’enquiert de son père et de son frère. Mais son père est mort et repose depuis longtemps dans la terre humide, tandis que son frère porte des chaînes en Sibérie"

http://www.etenplusellelit.fr/images/9782749133362.jpgAlors qu'il chasse avec ses deux fils, Luka aperçoit au loin un homme qui avance péniblement dans la neige. Il est faible, sur le point d'abandonner. Dans son traîneau, deux enfants, morts, dont une petite fille affreusement mutilée. Luka prend le risque de ramener cet homme dans son village ukrainien, bien que rien ne soit sûr à cette époque. Les communistes affluent de partout, envoyés par Staline fin de collectiviser et envoyer les koulaks dans des camps de travail. Mais Luka est persuadé que cet homme est innocent, qu'il n'est ni un communiste ni un tueur d'enfants. Mais le village n'est pas de cet avis et préfère écarter tout risque en envoyant cet homme se balancer au bout d'une corde. C'est alors qu'une petite fille disparaît. Jugé coupable d'avoir introduit un intrus dans leur paix relative, Luka est envoyé à sa recherche. Mais celui qui a enlevé cette enfant est bien plus habile, rusé, et cruel qu'il n'y paraît. Luka se lance alors dans une traque dangereuse, au péril de sa vie et de ceux qu'il aime.

Ah, l'Ukraine en 1930, voilà déjà un décor qui fait rêver. Le froid, la neige, le manque de nourriture et la menace des communistes qui peuvent surgir à chaque instant ... Le décor est planté, dans le village de Vyriv, on vit dans la peur. Peur de mourir de faim, d'être envoyé en Sibérie, de voir les siens emmenés, ou tués. C'est cette peur sourde qui régit le quotidien des habitants qui explique leur geste atroce. Tuer un homme, le rouer de coups, le pendre, lui faire porter toutes les angoisses d'un peuple que l'on dépossède petit à petit. Loin de dépeindre des personnages manichéens, Dans Smith joue au contraire sur la dualité de l'être humain. On peut être du côté des gentils, mais commettre des actes terribles. On peut faire le mal uniquement parce que l'on a peur.
 

Et l'on peut être à la recherche d'une petite fille en danger, et ressentir le plaisir de la traque, de la chasse. Le personnage de Luka est un ancien soldat. Il a combattu tour à tour dans différentes armées, et s'est reconverti en honnête paysan. Mais l'adrénaline des batailles lui manque, le sentiment de danger, l'attente, la préparation d'un plan. Lors de la recherche de cette enfant, il ressent, coupablement, un certain plaisir à replonger dans ses vieilles habitudes. Il est humain, il a des sentiments contradictoires tant envers lui qu'envers ses fils, envers l'homme qu'il recherche. Cette recherche dans la psychologie des personnages est vraiment un atout de ce roman. 

Quant à l'aspect historique, je ne suis pas assez calée sur la période pour juger de la véracité des faits énoncés, mais je fais confiance à l'auteur et j'ai eu plaisir à me plonger dans une page d'histoire sordide. On a souvent tendance à oublier que le régime de Staline a fait des millions de morts, que des pays entiers ont été dépossédés de leurs biens, que des familles ont été contraintes à l'exil, que même les enfants étaient envoyés en camps de travail, au nom de la grande Mère Patrie. Mais ce roman a tout de même quelques bémols. Tout d'abord certaines longueurs, quand la traque dans la neige s'éternise un peu. Et la fin, la toute fin de ce roman. Je n'en dirais qu'un mot : pourquoi baigner le lecteur dans tout ce que l'humain a de pire, si c'est pour finir sur une note assez invraisemblable et presque trop humaniste pour être vraie ?

Dan Smith. Le village. Cherche midi, 2014. 462p. 

Dimanche 7 décembre 2014 à 21:29

 http://www.etenplusellelit.fr/images/Lecombatdhiver.jpg
Helen n'a jamais rien connu d'autre que l'Internat. D'aussi loin qu'elle se souvienne, elle n'a aucun souvenir de ses parents, seulement des dortoirs, de la surveillance quasi militaire, de ces filles qui étaient envoyées au Ciel... Le Ciel c'est cette pièce sombre où sont mises les filles qui désobéissent, ou qui prennent pour les autres. Il y a tellement de règles, tout est une raison pour être puni. Et puis il y a la Phalange qui surveille le pays. Des années auparavant, la Phalange est arrivée au pouvoir et a fait régner la terreur. 

Alors quand Milena, la meilleure amie d'Helen, s'enfuit avec un des garçons de l'autre Internat, c'est un grain de sable dans l'engrenage toujours bien huilé des dictatures. Helen décide elle aussi de tenter quelque chose, de sortir de cette vie maussade et sans saveur. Accompagnée de Milos, elle est bien décidé à mettre la main sur son amie, et à reprendre le combat perdu par leurs parents des années plus tôt. Un combat que la Phalange a gagné. Mais cette fois la chance jouera peut-être en leur faveur. 

http://www.etenplusellelit.fr/images/8c79841zusvuwukl.jpg Quelques années plus tôt j'ai entendu énormément de bien sur ce roman, alors quand il m'est tombé sous la main je n'ai pas hésité à le dévorer. Le style de Jean-Claude Mourlevat m'a séduite. Clair, simple mais sans prendre qui que ce soit pour des imbéciles, il suscite l'empathie, la colère, le chagrin. Nos émotions de lecteur ne sont pas épargnées et tant mieux ! Il met en place un système simple de dictature et alterne les points de vue entre puissants et opprimés, entre les différents adolescents. Rien n'est simpliste, on peut s'attacher à certains personnages abjects car ils restent humains, on côtoie l'amour, mais aussi la mort, et le malaise quand on est celui qui la donne. 

C'est un roman complet qui malgré certains passage extrêmement tristes garde toujours une lumière qui ne s'éteint jamais. Certaines scènes m'ont fait frissonner, tant j'ai ressenti l'énergie d'une foule prête à mourir pour défendre ses idéaux, ses droits. Et j'ai trouvé que mettre en avant Helen était une belle idée. Car, pragmatiquement, ce n'est pas elle l'héroïne du livre, elle n'est pas celle qui a le pouvoir de changer les choses, elle n'est pas le rouage central. Mais elle a ce regard extérieur nécessaire et permet au lecteur de s'identifier. Le personnage des consoleuses est formidable. Des femmes dont le rôle est d'apporter de la douceur, du soutient, de l'amour, de la tendresse, mais attention, pas plus de trois fois par an....  Ce roman est destiné initialement à des adolescents, mais peut se lire même plus vieux, tant le thème est universel : Le combat perpétuel de la culture contre la barbarie.

Jean-Claude Mourlevat. Le combat d'hiver. Gallimard jeunesse, 2006. 418p. 


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