Dimanche 23 novembre 2014 à 20:58

http://www.etenplusellelit.fr/images/cleavecollection.jpg
A
lors que je poursuis mes découvertes policières, je me suis dit que jeter un oeil au dernier Paul Cleave ne serait pas du luxe, vu que j'en entends pas mal de bien autour de moi. Un ancien flic tout juste sorti de prison après avoir percuté une jeune étudiante alors qu'il était ivre et conduisait, la même jeune étudiante disparue, le professeur de la jeune étudiante tout aussi disparu et une tueuse en série courant dans la nature, sur le principe on a de bons éléments pour un polar musclé et rythmé. 

Paul Cleave décide de briser le suspense dès le départ en narrant son histoire selon plusieurs points de vue : Le premier, celui de Theodore Tate, ancien policier ayant passé quatre mois en prison après un accident de voiture ayant grièvement blessé Emma Green. Dès sa sortie, Tate se fait alpaguer par un ancien collègue afin de jeter un oeil au dossier Melissa X. La jeune femme est connue des services de police pour tuer des hommes en uniformes, mais n'a jamais été arrêtée. Au même moment, Emma Green disparaît à la sortie de son travail. 
Le deuxième point de vue est celui de Cooper Riley, professeur émérite de psychologie et criminologie dans l'université que fréquente Emma Green. Son petit hobby est de conserver des reliques de tueurs en série, passion étrange mais plutôt inoffensive. Lui-même est enlevé alors qu'il sort de chez lui par un admirateur des plus inquiétants : Adrian

Adrian est notre troisième point de vue, et de loin le plus malsain (bien que les autres ne soient pas si innocents que ça). Ancien patient d'un hôpital psychiatrique qui a fermé ses portes, Adrian aime par-dessus tout suivre les gens qui lui font du mal, tuer leurs animaux de compagnie, regarder leur propriétaire les enterrer puis retourner les déterrer. Il aime également allumer des feux, et occasionnellement faire brûler des gens, comme sa mère, par exemple. Vous l'aurez compris, un charmant garçon. Adrian fait diverses collections, mais il est sur le point d'en commencer une particulièrement intéressante, et Cooper Riley est sa première pièce. 

Vraiment, au départ, toute cette affaire me semblait tenir la route. Mais plus j'ai avancé dans ma lecture et plus Paul Cleave a dégringolé les marches de mon estime. Alors pourquoi ça ne prend pas avec moi ? Parce que la surenchère de gore et de macabre me semble desservir le propos. Être en présence de personnages mentalement instables et malsains, soit, décrire par le menu diverses scènes de viol en sentant le sourire pervers du narrateur, ça n'est pas forcément utile. Paul Cleave devrait savoir que parfois la suggestion produit plus d'effet que d'exposer les faits toutes tripes à l'air. Et pourtant je ne suis pas si sensible que ça. J'ai lu des romans noirs particulièrement crus et durs (je pense notamment au Diable, tout le temps, de Donald Ray Pollock, ou à Necropolis d'Herbert Lieberman) mais jamais je n'avais été obligée de mettre en pause ma lecture pour cause de nausée. Âmes sensibles, ou normales d'ailleurs, s'abstenir. 

Mais si ce n'était qu'une question d'écriture un peu trop explicite, ça passerait. En plus de cela Paul Cleave aggrave son cas avec un tas de petites incohérences agaçantes. Un inspecteur trop intelligent pour être honnête qui fait les bonnes déductions quand il le faut et trouve des indices et des pistes absolument tirées par les cheveux, ça lasse au bout d'un moment. Même réflexion pour le psychologue dépêché par la police qui fait le portrait de notre Adrian en deux secondes chronos sans la calculatrice. Et la fin fait même lever les yeux au ciel d'exaspération. (Attention Spolier alert) Que la jeune femme soit sauvée et s'en tire grâce à une capacité de résilience hors du commun, pourquoi pas, ça en fait un personnage assez  badass, mais que trois semaines après avoir été enlevée et séquestrée elle décide bravement d'intégrer les forces de police afin d'agir civiquement, ça sonne un peu propagande neo-zélandaise pour intégrer la maréchaussée. 

Je concède toutefois que le style de l'auteur donne envie de poursuivre sa lecture, que le personnage de Cooper Riley est assez intéressant, psychologiquement parlant, et que le décor donne un peu la chair de poule (les vieux hôpitaux psychiatriques désaffectés ça fait souvent son petit effet). Donc, tout n'est pas à jeter, mais un peu plus de réalisme et moins d'exagération dans le glauque et on arrivera à quelque chose de correct. 

Paul Cleave. La collection. Sonatine, 2014. 475p. 

Jeudi 20 novembre 2014 à 9:12

"- Il y a un bar ouvert la nuit...
- Je m'en fous. On se verra plus tard, à ton bureau.
- Culpepper, je reçois un client ce matin, un type plus généreux que toi. Et j'ai bossé toute la nuit. Si tu as l'intention d'utiliser cette info, je te conseille de ne pas traîner."
Strike perçut un grognement suivi d'un froissement de draps.
"T'as intérêt à m'offrir un truc bien juteux.
- Le Smithfield Café sur Long Lane", dit Strike avant de raccrocher."

http://www.etenplusellelit.fr/images/2702901versoiegalbraithjpg2343186.jpgDevenu un temps populaire grâce aux retombées de l'affaire Lula Landry (voir L'Appel du Coucou) le détective privé Cormoran Strike s'occupe désormais plus d'histoires de divorces, de tromperies et de filatures que d'affaires réellement intéressantes. Et ça ne semble pas s'arranger lorsque Leonora Quine lui demande de ramener à la maison son écrivain de mari, évaporé dans la nature depuis une dizaine de jours. Le type a l'air du genre à partir sans demander la permission afin de passer du bon temps avec l'une de ses maîtresses, rien de bien croustillant. Sauf qu'en grattant un peu, Cormoran Strike découvre qu'Owen Quine était sur le point de faire publier un ouvrage scandaleux, regorgeant de petits secrets désagréables. Lorsqu'il s'avère que cette disparition n'a rien de naturel et qu'Owen est sûrement en danger, ou même déjà mort, Strike réalise que cette histoire est bien plus complexe qu'il ne l'avait imaginé. Accompagné et aidé par son assistante Robin Ellacot, notre duo d'enquêteurs londoniens vont mettre le pied dans le dangereux monde de l'édition afin de découvrir qui pouvait en vouloir à ce point à Owen Quine...  

Quel plaisir de retrouver Cormoran Strike et Robin Ellacot pour ce deuxième opus ! Et quelle histoire ! JK Rowling, ou Robert Galbraith, nous prouve qu'encore une fois, elle est capable de se faufiler dans n'importe quel milieu afin de l'analyser, le décortiquer, le critiquer. Et ici c'est un univers qu'elle connaît plutôt bien, puisque l'on est en plein dans le monde des écrivains, éditeurs et agents. Et elle n'est pas tendre avec eux ! Décrit comme un monde de requins opportunistes, prêts à tout pour sauver leurs intérêts ou leur image, les éditeurs en prennent pour leur grade. Mais pas de panique, les auteurs ne sont pas épargnés ! Owen Quine est décrit comme une diva capricieuse, un tape à l'oeil exubérant sans aucune retenue ; Michael Fancourt comme un homme cynique, exempt de bons sentiments, impitoyable sous ses airs d'homme philosophe...

Et à côté de cette enquête, la vie de notre duo avance. Strike laisse de côté son histoire passée alors que la femme qui a partagé sa vie pendant seize ans se marie avec un homme qu'il méprise. Et Robin tente de jongler entre un métier dangereux mais passionnant, et son fiancé qui n'apprécie pas du tout qu'elle passe autant de temps avec Cormoran. L'équilibre est trouvé et l'auteur  nous livre un roman policier excellent malgré sa facture classique. Certains ont pu trouver à ce roman un rythme un peu lent, quelques impasses parfois, mais encore une fois je trouve que cela ajoute au réalisme de l'histoire. Effectivement, parfois, les choses piétinent, ne mènent à aucune piste fiable, baladent les enquêteurs. Strike et Robin ne sont pas épargnés !  

J'aime ce roman, comme j'avais aimé l'Appel du coucou, pour la vision de Londres qu'il offre, pour ces personnages si réalistes, si humains et pour cette ambiance inimitable. Rien de grandiose dans les meurtres, pas de plan machiavélique d'un tueur en série malsain, non, ici les mobiles et les intérêts sont plus réalistes.
On tue parce que l'on a peur, on tue parce que l'on est en danger, on tue parce que l'on remue de vieilles rancoeurs ou que l'envie de vengeance est plus importante que tout le reste. Je vous conseille vivement de découvrir ce duo d'enquêteurs attachant et leurs enquêtes passionnantes ! 

Robert Galbraith. Le ver à soie. Grasset, 2014. 570p.  

 

Lundi 10 novembre 2014 à 9:51

http://www.etenplusellelit.fr/images/2b25e9a803ee4e838d89deaa82a7e109.jpg 
"Comme toujours, Calum portait son manteau bleu décoré de boutons jaunes et un Glengarry usé par le temps sur le crâne. Il disait pouvoir discerner des formes dans la lumière du jour, mais ne rien y voir dans la pénombre de sa blackhouse. Alors,il préférait être assis dehors, dans le froid, et de voir quelque chose, plutôt que d'être aveugle au chaud à l'intérieur.
Je passais souvent du temps en sa compagnie, à écouter ses récits. Il savait presque tout sur les gens qui vivaient là et sur l'histoire de Baile Mhanais. Quand il m'a raconté pour la première fois qu'il était un vétéran de Waterloo, j'ai eu un peu honte d'avouer que je n'avais aucune idée de ce qu'était un vétéran, ou Waterloo. Ce fut mon instituteur qui m'apprit qu'un vétéran était un ancien soldat et que Waterloo était une bataille célèbre qui avait eu lieu à des milliers de kilomètres de là, sur le continent européen, et à l'issue de laquelle Napoléon Bonaparte, le dictateur français, avait été vaincu." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/petermay.jpg Sime n'avait jamais mis les pieds sur l'Île d'Entrée et n'avait jamais fait la connaissance de Kirsty Cowell avant le début de l'enquête sur la mort de Mr Cowell. Pourtant cette femme lui dit quelque chose, il est même certain de la connaître. Elle possède d'ailleurs un pendentif assorti à la bague familiale de Sime, ce qui ne fait qu'épaissir le mystère. Mais pas question de se lier avec elle, car elle est la principale suspecte dans le meurtre de son mari. Alors que Sime est torturé par une rupture récente qui l'empêche de dormir, son esprit embrumé vogue vers des temps plus anciens, lorsque ses ancêtres vivaient encore dans les Hébrides, et où son aïeul, dont il porte le nom, était tombé amoureux d'une certaine Ciorstaidh, fille du châtelain. Passé et présent se mêlent et tissent ensemble les destins de Sime et Kirsty, alors que cette dernière pourrait être une femme dangereuse, prête à tout, et surtout à tuer.

Nouvelle plongée dans l'histoire de l'Ecosse avec Peter May, mais cette fois-ci sous un angle légèrement différent, étant donné que l'auteur se focalise sur les exodes massifs ayant eu lieu au XIXème siècle. Au moment des grandes famines, de nombreux propriétaires terriens ont expulsés les familles vivants dans leurs villages, afin de transformer ces terres en pâturages. Les écossais (comme les irlandais au même moment) n'eurent d'autre choix que celui d'embarquer sur des navires en partance pour le Canada. Ce que j'aime chez Peter May, c'est ce goût pour l'histoire et la culture d'un pays. Ici, l'enquête est importante mais laisse la part belle à la culture écossaise, à ses traditions.

Le style, fluide, entraîne le lecteur dans une histoire qu'il n'a pas envie de terminer. J'ai vraiment apprécié ces retours dans le passé, bien que les liens avec le présent m'aient semblé un peu faciles. Le recours aux insomnies et aux souvenirs inconscients afin de convoquer une histoire nationale m'ont légèrement fait tiquer, mais cela n'a pas altéré le plaisir que j'ai pris à lire ce roman. D'autant plus que l'ambiance des Îles de la Madeleine rappelle les Hébrides, ce qui ne dépayse pas les lecteurs adeptes de la trilogie écossaise. 

Les personnages m'ont touchée, avec leurs défauts, leurs peurs, leurs actes stupides. Toutefois, les scènes se déroulant en Ecosse sont sympathiques mais légèrement trop romanesques, le tout manque un peu de crédibilité. Par contre, les scènes de traversée, avec ce que cela implique comme lot de maladie, misère, décès, m'ont semblé plutôt réalistes, tant les conditions de voyages étaient déplorables pour les personnes pauvres. L'Île du Serment est un bon roman policier, un peu en dessous de la trilogie écossaise, mais tout de même prenant, bien ficelé et dont l'aspect historique et culturel m'a une fois de plus séduite.


Peter May - L'Île du serment. Rouergue Noir, 2014. 424
 p. 

Lundi 3 novembre 2014 à 15:42

http://www.etenplusellelit.fr/images/289886159185jpg175207434x276.jpg 
" Il poursuit sa descente, plus bas, encore plus bas, une volée de marches, une autre, tandis que le cliquetis lent de sa démarche claudiquante ricoche contre les murs et les plafonds. Une autre grille s'ouvre en couinant, les gongs claquent derrière lui, et il se retrouve enfin dans le sous-sol baigné d'un vert plus sombre. Ici l'atmosphère est chargée des lourds relents de l'aldéhyde formique.
L'odeur d'une salle d'autopsie est bizarre. Odeur de mort et d'assa foetida. De formol et de peur. Qui la sent une fois ne l'oublie jamais. Cette odeur - qui représente presque quarante années de sa vie - fait tellement partie de Konig qu'il ne la remarque même plus. Elle imbibe ses vêtements, ses cheveux, sa peau. Sa voiture et les placards de sa maison en sont imprégnés. Du vivant de sa femme, elle lui interdisait de s'approcher avant de passer sous la douche." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/liebermannecropolis.gif Paul Konig est un médecin légiste proche de la retraite dirigeant l'Institut Médico-légal de la ville de New York. Et dans le New York des années 70, le travail ne manque pas à la morgue. Chaque jours défilent des dizaines de cadavres, victimes d'accidents, d'homicides, de suicides ... Le but de Paul Konig est de savoir ce qui leur est arrivé, de faire parler leurs corps et leurs blessures. Travaillant en étroite collaboration avec les forces de police, Konig est arrivé à un stade de sa vie où la fatigue prend le dessus sur le reste. Son service est rongé par la corruption, des histoires de vols de cadavres ternissent l'image de son équipe et sa fille Lolly a disparu depuis quelques mois. Au milieu de cette débâcle, le docteur Konig se noie dans le travail, s'oublie, et se consacre entièrement au sort de ces hommes et femmes qui atterrissent sur les tables de la morgue. 

Nécropolis fait, depuis de nombreuses années, partie des classiques de la littérature policière. Plus roman noir que véritable thriller, ce roman nous entraîne dans les dédales de la morgue de New York, à la suite d'un personnage charismatique, mais également terriblement humain. Impossible de détester Paul Konig. Certes, ses colères sont monumentales, son ironie mordante et son air désabusé parfois agaçant. Mais au-delà de la façade professionnelle, des connaissances impressionnantes, se cache un homme désemparé, au bord du gouffre. Obsédé par la disparition de sa fille, Paul Konig se laisse aspirer par le désespoir et l'angoisse. Son caractère irascible est un exutoire à son drame personnel et cela le rend assez attachant. 

Herbert Lieberman possède un style vraiment particulier, cru, rude, sans vraiment de place pour le pathos ou le sentimentalisme bas de gamme. Quand on parle de morts, il faut être factuel, vaguement ironique, ne pas se laisser attendrir sous peine d'y laisser un peu de soi-même. Les officiers de police enchaînent les réflexions douteuses, les corps mutilés sont dépossédés de leur identité afin de devenir des outils de travail. Dans un sens, cela fait du bien, pas le temps ainsi de s'attacher à ces victimes toujours plus nombreuses. L'émotion est créée par le personnage principal, sa quête désespérée pour retrouver sa fille, ses errances dans la ville. 

Pas d'enquête unique dans ce roman, mais plusieurs morceaux d'enquêtes qui se superposent. Il faut garder à l'esprit que le lecteur ne suit pas les forces de police, mais bien le travail du médecin légiste. Les corps arrivent, sont autopsiés, on en tire quelques conclusions, puis c'est à la police de faire son travail. Néanmoins, certaines histoires sont plus détaillées que d'autres, afin d'illustrer brillamment le travail des enquêteurs de police en collaboration avec les légistes. Il faut d'ailleurs rappeler que ce personnage est l'un des premiers personnages de médecins légistes présents dans la littérature policière, avant l'arrivée de romanciers comme Patricia Cornwell. Nécropolis est donc un roman qui plaira aux amateurs de sensations fortes, les descriptions pouvant parfois être incompatibles avec un estomac sensible, et qui saura également séduire les fans de romans noirs. 

Herbert Lieberman. Nécropolis. Points, 1999. 505p. 

Dimanche 26 octobre 2014 à 8:28


"Le témoignage de Wilson, pensa Strike en griffonnant dans un des carnets bleus qu'il avait chapardés lors d'une de ses dernières visites sur la base militaire d'Aldershot, était d'une qualité inhabituelle : précis, concis et exhaustif. Peu de gens répondaient vraiment aux questions qu'on leur posait, et moins encore savaient mettre leurs pensées suffisamment en ordre pour qu'il fût inutile de leur demander un supplément d'explications. Le détective était accoutumé à jouer les archéologues parmi les ruines de souvenirs traumatiques. Il avait appris à se montrer autoritaire avec les brutes, rassurant avec les peureux, prudent avec les dangereux et retors avec les fourbes." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/LappelducoucoudeRobertGalbraith.jpgRien ne pourrait être plus opposé que l'état d'esprit de Robin et celui de Cormoran Strike en ce début de printemps londonien. La jeune femme, fraîchement fiancée, va passer une semaine à faire du secrétariat intérimaire chez un détective privé ; elle qui a abandonné la psychologie à regrets et s'est toujours passionnée pour les enquêtes. Cormoran, lui, est le fameux détective en question. Il est criblé de dettes, vient de se séparer de sa fiancée et dort à présent dans son bureau. Mais le cours de la journée va être légèrement mouvementée par une nouvelle affaire. Une jeune mannequin, Lula Landry, est tombée de son balcon quelques mois plus tôt. Fauchée en pleine gloire, son décès a fait la une des magazines et journaux télévisés. Et bien que l'enquête ait conclu à un suicide, le frère de Lula, John Bristow, n'y croît pas une seule seconde. Persuadé que sa soeur a été assassinée, et possédant des enregistrements vidéos où un homme s'enfuit en courant de la scène du drame, il implore l'aide de Cormoran. 

Quel plaisir de se plonger dans un nouveau livre écrit par J.K. Rowling ! Oui oui, bien que ce roman policier soit signé Robert Galbraith, il s'agit d'un pseudonyme de l'auteur britannique. Premier tome d'une série (dont le deuxième vient de sortir en grand format chez Grasset), L'Appel du Coucou met en scène le détective Cormoran Strike. Grand costaud, bourru, ancien de la Police Militaire revenu d'Afghanistan avec une jambe en moins, Cormoran essaye péniblement de gagner sa vie en tant que détective privé. C'est un personnage qui m'a plu, que j'ai trouvé attachant, sensible, faillible, humain. Mais, à vrai dire, je pourrais dire cela de tous les personnages, tant le talent de l'auteur pour camper une psychologie réaliste de ses personnages n'est plus à démontrer. 

J'ai vraiment apprécié le travail de Rowling pour, discrètement, montrer chaque passage du point de vue du personnage qui le vit. En effet, chaque détail est remarqué d'une certaine manière, concordant avec le caractère, le passé, les habitudes de tel ou tel personnage. Et lorsqu'un scène est décrite, on sait que Cormoran s'attache à certains détails, que Robin en verrait d'autres, etc etc. Ca rend le roman incroyablement vivant, et donne une grande proximité avec les personnages. Elle plonge son lecteur dans un monde à part : celui du mannequinat, de la mode, des magazines people et des paparazzis et réussit admirablement à rendre cette impression de toile d'araignée qui mange ceux qui s'approchent de trop près. 

Roman policier de construction classique, il n'empêche que l'Appel du Coucou est vraiment bien ficelé. On retrouvera les rouages, les codes du roman policier, avec lesquels l'auteur s'amuse, baladant un peu son lecteur. Elle n'a pas peur de parfois répéter certaines choses, non pas de manière redondante, mais tout simplement de manière réaliste lorsque, dans une enquête, le détective tourne en rond, se trouve dans une impasse. Au fil du roman, on découvre avec stupeur les mensonges des uns et des autres, destinés à protéger des intérêts financiers, des réputations... Le dénouement n'est ni trop long ni trop rapide, tout se déroule à un rythme agréable, en un mot, un premier roman policier vraiment réussi, dont il me tarde de découvrir la suite ! 

Robert Galbraith. L'Appel du Coucou. LGF, 2014. 715p. 

Samedi 25 octobre 2014 à 15:04

http://www.etenplusellelit.fr/images/1950sparty.jpg
"J'ai continué. J'ai fait semblant d'être un enfant. Je savais que je jouais la comédie, que je n'étais pas la personne que je montrais. Je bâtissais sans malice une fiction, afin de pouvoir apparaître tel que les autres enfants : poli, avenant et drôle. je savais que je n'étais rien de tout cela. Je sentais bien que je copiais ce visage souriant, que je n'étais qu'une imitation. J'étais un tricheur, une contrefaçon." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/ferocesgoolrickpocket.jpgRoman le plus personnel de Robert Goolrick, Féroces nous entraîne dans les Etats-Unis des années 50, dans ces petites villes proprettes aux maisons ordinaires peuplées de couples brillants, souriants, parlant de tout et de rien en préparant des cocktails. Féroces décrit la vie mondaine de ces gens dont la popularité n'est qu'à l'échelle de leur patelin, ce qui suffit souvent pour en faire de petites célébrités locales, ou qu'on les envie. Les parents de l'auteur faisaient partie de  ces gens. De ceux qui chaque jour entretiennent le vernis impeccable de leur vie, suscitant l'envie, la jalousie, l'amour et le respect. De ces femmes toujours bien maquillées, aux robes élégantes, de ces hommes aux pulls sur les épaules, fumant et se tapant dans le dos.

Robert Goolrick n'a jamais pu être comme eux. Il a trop contemplé cette vie surjouée, il a été témoin de ce qui se cache sous les masques, de la pauvreté qu'on ne laisse jamais voir, du manque d'amour, des brimades. Et de la destruction qu'engendre un secret. Un secret que Robert Goolrick a gardé pour lui pendant des années, qui a détruit sa vie, rongé celle de ses parents jour après jour, entraînant une lente déréliction impossible à stopper. Longtemps le lecteur se demande quel vieux démon se cache derrière le mal-être de l'auteur. Quels souvenirs le poussent à s'ouvrir les veines, à rester quelques semaines dans un asile, à se droguer, à chercher la rupture avec ses origines. Et vers la fin du roman, les masques tombent, la bombe est lâchée. Et l'on a envie de relire ce livre, de tout revoir à la lumière de cette révélation, de cet accroc dans un quotidien huilé, de ces quelques minutes qui ont suffit à détruire une vie.

Avec ce style à la fois brut et sensible que j'aime énormément, l'auteur se livre, laisse tomber toute fausse pudeur afin d'expier. Ayant lu quelques autres livres de lui, j'ai retrouvé des thèmes récurrents, et je sais maintenant d'où ils viennent. Il m'a semblé que le trader de La chute des princes avait quelques points communs avec le jeune Robert Goolrick, dans sa manière de se mettre en danger, dans cette façon de ne pas considérer sa propre existence comme ayant une valeur quelconque. Dans Féroces, j'ai assisté à l'enfance et à l'adolescence d'un être fragile, malmené, attachant, sensible, qui au lieu de haïr les autres a fini par se haïr lui-même. Mais ne vous inquiétez pas, Robert Goolrick ne donne pas dans le pathos ; son ton est même parfois froid, élégant, humoristique, ou d'une neutralité glaçante. 

Portrait incroyablement vivant d'une époque aujourd'hui révolue, Féroces entraîne son lecteur dans ces soirées où l'alcool et les cigarettes étaient indispensables, où les femmes se complimentaient sur leurs chignons et les hommes sur leur manière de préparer les apéritifs, les dégraissants, comme ils disaient. Comme un ami de l'auteur, enfant, on assiste à ces scènes en catimini, jamais invité à entrer par la grande porte. Et c'est ce qui touche, dans ce livre, cette vue par le trou de la serrure, ces petits fragments de vie, glanés au fil des années, montrant irrémédiablement la chute d'une famille, la destruction de l'amour. 

Robert Goolrick. Féroces. Pocket, 2012. 247p.

Dimanche 19 octobre 2014 à 9:57

http://www.etenplusellelit.fr/images/DSCF7078.jpg
"Vous débarquez en vous disant : je suis une citoyenne américaine. Je vis dans le pays le plus riche, le plus puissant du monde. Vous vous sentez supérieure. Mais le paysan le plus humble qui travaille quinze heures par jour dans les rizières vous regardera de haut. Pourquoi ? Parce qu'il est chinois, et vous pas. Parce qu'il est citoyen de l'Empire du Milieu. C'est ainsi qu'on appelle la Chine. Parce que, bien sûr, ce pays est au centre du monde et que tout ce qui se situe au-delà de ses frontières est inférieur, secondaire, peuplé de yangguizi - de diables d'étrangers comme vous et moi." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/91780892.jpg Fraîchement débarquée des Etats-Unis pour donner un cycle de cours et de conférences, Margaret Campbell, médecin légiste, va vite se retrouver sur le terrain. En effet, trois corps ont été retrouvés dans Pékin, avec pour seul lien un mégot de cigarette à côté de la victime. Pour l'inspecteur Li Yan, cette affaire pourrait être assez banale, sauf qu'il lui est impossible d'identifier un des trois corps, complètement carbonisé. Par chance, les brûlés sont la spécialité de Margaret ; la voilà donc priée de venir autopsier le corps et de prendre part à l'enquête. Sauf que l'inspecteur chinois et la légiste américaine sont très différents, et assez peu enclins à accepter les différences de l'autre. L'enquête s'annonce mouvementée, surtout lorsque le coupable se met à surveiller les enquêteurs afin de les réduire au silence ...

Après avoir adoré la série écossaise de Peter May, une de mes anciennes collègues à eu la bonne idée de me faire découvrir sa série chinoise. D'ordinaire peu attirée par les romans se déroulant en Asie, j'ai été plus qu'agréablement surprise. En effet, j'ai retrouvé le style de Peter May que j'affectionne particulièrement, une enquête assez complexe et une bonne dose d'humour. Au départ, rien ne laisse supposer l'ampleur du réseau impliqué, et plus on avance dans le roman, plus on dénoue les fils d'une pelote gigantesque et effrayante.
 

Les personnages principaux m'ont charmée, et également un peu agacée, en ce qui concerne Margaret Campbell. Au début du roman, je l'ai trouvée absolument imbuvable. Médecin légiste américaine, elle arrive dans un pays dont elle ne connaît rien, avec tous ses préjugés et aucune envie de s'adapter. Plutôt que d'écouter les conseils qu'on lui prodigue, elle persiste dans son entêtement, quitte à se mettre à dos les gens avec qui elle travaille. Ce comportement insupportable s'atténue petit à petit au fil du roman, mais les premiers chapitres sont assez éprouvants pour les nerfs. Quant à Li Yan, j'ai beaucoup apprécié ses doutes et ses incertitudes, son caractère calme et plus tempéré que celui de Margaret. Son vieil oncle Yifu est également un personnage haut en couleur que l'on apprécie à coup sûr.

Je pourrais éventuellement mettre un petit bémol sur la fin, un peu rapide à mon goût, et un peu tirée par les cheveux, mais cela n'a en rien gâché mon plaisir, alors ce n'est pas très grave. J'ai été sérieusement impressionnée par le travail de recherche de l'auteur, tant au niveau du fonctionnement juridique et policier que des habitudes chinoises. A la lecture, on ne soupçonne pas un instant que l'auteur est écossais, tant l'ambiance, les modes d'expression et les comportements sont plausibles. Et comme pour la trilogie écossaise, la place dédiée à la culture ainsi qu'à l'histoire du pays est importante, ce qui a été pour moi un point très positif. Donc si vous aimez la chine, ou que vous aimez le roman policier, ou que vous avez envie de passer un bon moment de lecture, lancez-vous ! Pour ma part, j'ai hâte de commencer le suivant ! 

Peter May. Meurtres à Pékin. Babel, 2007.500p.
 

Jeudi 16 octobre 2014 à 14:38

 http://www.etenplusellelit.fr/images/articlephoto12893840976601HD.jpg
Comme chaque fois, je ne peux m’empêcher d’imaginer l’étranger qui portera la pièce que je suis en train de commencer. Cette chemise-là sera portée par un homme qui aime les jeans et qui fait de la moto. Un homme aux cheveux un peu dorés. Mais pas trop clairs. Si ça continue, je vais faire comme Yuan qui, un jour, a glissé en douce un mot dans la poche d’un pantalon pour hommes, en pensant que le prince charmant qui le porterait trouverait le message et, hop, sauterait dans le premier avion pour venir la sauver. Est-ce qu’il leur arrive de penser à nous ?" 

http://www.etenplusellelit.fr/images/003106332.jpgChaque jour, Mei est soumise à la même routine. Lever tôt le matin, puis une longue journée devant la machine à coudre, au milieu du bruit de milliers d'autres couturières, puis les nouilles avalées en vitesse, les nuits trop courtes, dans des dortoirs surpeuplés. Elle n'est qu'une petite paysanne parmi tant d'autres, venue à la ville afin de gagner un peu d'argent, afin d'avoir une vie meilleure qu'au village. Seulement l'illusion est de courte durée, les salaires dérisoires et le temps libre inexistant. Lorsque les commandes se précipitent, il faut parfois veiller toute la nuit afin de faire partir à l'heure les centaines de chemises, de pantalons, de vestes qui seront portées par des gens plus fortunés qu'elle. Au moment du Nouvel An, la jeune fille se retrouve seule à l'usine, en compagnie d'un nouveau contremaître. Se peut-il que le désir des corps se moque du rang social ? Que les sentiments ne soient pas mesurés, minutés, soumis à la discipline qui règne dans la salle des machines à coudre ? Mei a quatre jours pour le savoir.

La fabrique du monde est un roman tout en délicatesse qui séduit déjà par son titre. Beaucoup de poésie pour une réalité plus cruelle. En effet, les petites mains d'Asie sont les fabriques du monde, alimentant les besoins de consommation de l'Occident. Nous avons tous dans nos placards un vêtement qui a été cousu par une jeune Mei mais jamais nous ne pensons à ces foules d'anonymes qui ont posé les mains sur nos vêtements, qui les ont assemblés. 

Malgré le décor asiatique, j'ai trouvé ce roman résolument européen, dans les sentiments, dans ce souffle romantique qui anime le personnage principal. Le jeu des contrastes met en valeur la destinée de la jeune Mei. Au milieu d'une usine, au milieu du bruit assourdissant des machines, de la discipline presque totalitaire, des salles d'eau mal lavées, des cris, des voix, de la rudesse, va se jouer une tragédie, un moment hors du temps dont l'issue sera forcément écrasée par ce décor si lourd. Dans les usines chinoises, il n'y a pas de place pour la poésie. 

L'écriture de Sophie Van der Linden est superbe, fine, délicate. Elle parle si bien des corps, de leurs désirs, du paysage autour, de l'aliénation subie par ces jeunes femmes. Elle livre au lecteur un moment important, celui où deux personnes s'ouvrent l'une à l'autre, où le cadre des règles, des lois, de la bienséance, saute afin de libérer le potentiel romanesque d'une histoire. Mais malheureusement, le désir immense de Mei ne peut pas lutter contre l'usine, contre la vie qui reprend, le travail, les codes, et les secrets à garder. J'ai vu Mei comme une Emma Bovary, mais beaucoup plus fragile, beaucoup plus petite, un petit animal sauvage prêt à mourir pour ne pas être pris au piège. 

Sophie Van der Linden. La fabrique du monde. Folio, 2014. 144p. 

Dimanche 12 octobre 2014 à 23:14

 http://www.etenplusellelit.fr/images/cantonest.jpg
 
"De toutes les choses qu'on garde en soi, les pires sont les secrets. Ce qui nous fait honte et si peur qu'on doit même se le cacher à soi-même. Les secrets mènent aux illusions, qui à leur tour mènent aux mensonges, et ceux-ci créent un mur.
Nos secrets nous rendent malades en nous séparant des autres. Ils nous isolent. Ils nous rendent craintifs, frustrés, amers. Ils nous retournent contre les autres, puis contre nous-mêmes.
Un meurtre commençait toujours par un secret. Le meurtre est un secret étalé dans le temps" 

http://www.etenplusellelit.fr/images/9782330031367z.gif Tous les ans, au mois d'avril, la petite communauté de Three Pines se retrouve afin de fêter Pâques et s'adonner à une traditionnelle chasse aux oeufs. Cette année cependant, le programme est un peu plus original : Le gérant du gite local a convié une medium à la fête. Ambiance effrayante, séance de spiritisme, tout est fait pour se faire peur. Mais le cadre y joue pour beaucoup. La vieille maison des Hadley, abandonnée et qui aurait abrité un meurtre, est le cadre parfait pour cette réunion peu conventionnelle. Mais la séance tourne mal, une participante trouve la mort, et soudain l'équipe de l'inspecteur Gamache débarque dans le petit village paisible. Car Madeleine Favreau n'est pas morte de manière accidentelle : il s'agit d'un meurtre et Gamache, pourtant en posture délicate au sein de la Sûreté, est prêt à mettre ses meilleurs éléments sur le coup. 

Il se trouve que parfois, je lis des livres uniquement parce que la couverture me plaisait. Ou parce qu'on m'en avait dit du bien. Ou parce que je fais confiance à l'éditeur. Sans regarder du tout s'il s'agit d'un premier roman, d'une série ou n'importe quel autre détail, parfois utile. Il faut donc savoir que ce roman fait partie d'une série de romans policiers mettant en scène l'inspecteur Armand Gamache de la Sûreté du Québec, eh oui, rien que ça. Et que forcément, prendre une série en plein milieu, ce n'est pas la meilleure solution pour comprendre ce que nous raconte l'auteure. 

Mais, il serait trop simple d'imputer à ce seul facteur le fait que j'ai eu un peu de mal avec ce livre. Bien que certains personnages soient déjà connus dans les tomes précédents, l'intrigue, elle, est nouvelle. Et pourtant la mise en place est assez confuse. L'auteure a l'air assez mordue des changements de points de vue intempestifs, sans toutefois prévenir par un changement de paragraphe ou tout autre élément utile afin de ne pas se perdre complètement. Dommage. Ensuite, j'ai trouvé le style assez pauvre, mais n'ayant pas lu le roman en version originale, je ne sais s'il faut blâmer l'auteure ou le traducteur. Pour l'histoire, j'ai senti quelques éléments importants un peu trop rapidement, et la fin semblait prévisible. Ca y est, j'ai fini de dire du mal. 

Néanmoins, j'ai été jusqu'à la fin de ce livre. Parce qu'Armand Gamache est très attachant. Tout à fait dans le cliché de l'inspecteur humaniste, sage, philosophe et en plus de ça compétent, mais un joli cliché, qui fait du bien. Les autres personnages présentent tous un intérêt, mais j'aurais aimé avoir un peu plus de détails sur certains, que leur caractère soit plus développé, au lieu d'avoir l'impression d'avoir de la figuration en carton-pâte. Bon, j'avais dit que j'arrêtais de critiquer. Je n'arrive pas à trouver de gros point positif à ce roman, si ce n'est peut-être quelques passages très précis, notamment celui qui explique le concept psychologique du "proche ennemi". Pour le reste, "Le mois le plus cruel" n'est pas un mauvais roman, juste un roman un peu médiocre, qui laisse sur sa faim. 

Louise Penny. Le mois le plus cruel. Babel noir, 2014. 514p.


Vendredi 10 octobre 2014 à 19:52

http://www.etenplusellelit.fr/images/Rebecca2.jpg
"Il ne m'appartenait pas du tout, il appartenait à Rebecca. Elle était toujours dans la maison, comme Mrs Danvers l'avait dit, elle était dans cette chambre de l'aile ouest, elle était dans la bibliothèque, dans le petit salon, dans la galerie au dessus du hall. Même dans le petit vestiaire où pendait son imperméable. Et dans le jardin, et dans les bois, et dans la maisonnette en pierre sur la plage. Ses pas résonnaient dans le corridor, son parfum traînait dans l'escalier. Les domestiques continuaient à suivre ses ordres, les plats que nous mangions étaient les plats qu'elle aimait. Ses fleurs préférées remplissaient les chambres. Rebecca était toujours Mme de Winter. Je n'avais rien à faire ici" 

http://www.etenplusellelit.fr/images/rebecca.jpgLe domaine de Manderley est bien triste depuis la mort de Mme de Winter, celle que l'on appelait tout simplement Rebecca. Incapable de continuer à errer dans les ruines de son bonheur, Maxim de Winter part en vacances, et en revient fraîchement marié à une jeune femme qui aurait l'âge d'être sa fille. Mais ils sont heureux, ils s'aiment, et cette jeune mariée a désormais ses journées pour s'habituer à la vie aristocratique. Mais où qu'elle aille, quoi qu'elle fasse, Rebecca est encore là, dans chaque pièce, dans le souvenir ému des employés de maison, dans les paroles faussement réconfortantes de leurs relations. Rebecca était extraordinaire, Rebecca est morte trop tôt, et personne ne prend au sérieux cette jeune femme timide qui n'a rien à voir avec l'ancienne maîtresse de maison. Et les circonstances du décès, une noyade terrible, continuent de troubler les habitants, laissant flotter dans les pièces une vague impression morbide....

Il y a quelques mois, avec Demoiselle Coquelicote, du blog
Sans Grand Intérêt, nous avons commencé une Bookworm Correspondance. C'est à dire un échange de lettres contenant des recommandations littéraires, musicales et cinématographiques. La première enveloppe contenait l'injonction de lire Mille Femmes Blanches de Jim Fergus, et était assez axée sur les Indiens d'Amérique. Cette fois-ci, pas de thématique particulière, mais de belles découvertes à faire. Je n'ai pas encore regardé le film, et il faut que je réécoute la musique afin de m'en faire une idée plus précise, mais le lire à lire était Rebecca, et après l'avoir avalé en quelques jours, je suis prête à vous en livrer mon avis.

Je n'avais de Rebecca que quelques vagues souvenirs d'un film tourné par Hitchcock ainsi que le pressentiment que Daphné du Maurier était une auteure pour filles, racontant diverses bluettes et histoires d'amour surannées. Et comme souvent, mais avec plaisir, je m'étais bien trompée. Car Daphné du Maurier peut-être tout simplement terrifiante. Elle sait comment faire monter l'angoisse, comment resserrer un étau d'angoisse sur ses personnages. Ici, c'est en jouant sur la rigidité des codes de conduite en société. La jeune femme que nous suivons est la nouvelle Mme de Winter. Jeune, inexpérimentée, issue d'un milieu modeste, timide, elle n'a pas le charisme de Rebecca, première Mme de Winter. Mais elle va devoir s'adapter, donner le change. Et forcément, elle échoue lamentablement, se couvrant de ridicule, ne faisant que renforcer l'influence malsaine de la morte... 

A plusieurs moments je me suis sentie angoissée, oppressée, tant la pression sociale qui pesait sur cette pauvre femme était forte. D'autant plus que l'on sait dès le départ qu'un drame s'est produit, sans en connaître la nature exacte. Après, j'ai parfois eu du mal à apprécier la jeune femme. Elle est charmante et adorable, mais sa naïveté peut parfois peser sur les nerfs, d'autant que la fourberie de certains est facilement reconnaissable, et que les piège qu'on lui tend sont pauvrement dissimulés. Mais l'ambiance générale de ce roman est incroyablement prenante, et l'écriture de Daphné du Maurier très vivante. Au moment où tout s'accélère, le roman, d'abord proche du roman gothique, se change presque en intrigue policière, le rythme s'intensifie, impossible de s'arrêter de lire ! Je comprends tout à fait qu'Hitchcock ait choisi d'adapter plusieurs des romans de l'auteure tant leurs deux univers sont proches. (NB : C'est également Daphné du Maurier qui a écrit Les oiseaux, grand succès cinématographique) 

En tout cas, je suis ravie d'avoir pu découvrir cette auteure que je jugeait sans la connaître, et j'ai hâte de me plonger dans d'autres de ses romans. Je ressors de Rebecca charmée par la description de la vie britannique du début du XXème siècle, mais aussi glacée par le drame se jouant en coulisses, ainsi que par le personnage de Mrs Danvers, qui m'a vraiment laissé une impression terriblement malsaine. Pas encore convaincus ? Je vous trouve bien difficiles...

Daphné du Maurier. Rebecca. Livre de poche, 2007. 378p.




<< Page précédente | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | Page suivante >>

Créer un podcast