Mardi 28 juillet 2015 à 16:40

 " - T'as pas l'air dans ton assiette, dit Sans-Couilles avec indifférence tout en prenant un marteau.
Mais ce n'était pas un marteau ordinaire. C'était un marteau industriel en acier inoxydable, de quatre kilos. De ceux qu'on emploie pour enfoncer des piquets dans le sol quand on plante un chapiteau de cirque. Il était flambant neuf. Sans-Couilles arracha l'étiquette de prix attachée à la poignée. 
Sid devait avouer que cet outil inspirait le respect. 
- Où t'as dégoté cette saloperie, Johnny ? 
Jonnhy Sans-Couilles sourit comme un petit garçon qui vient de nouer ses lacets correctement pour la première fois. " 

http://www.etenplusellelit.fr/images/0909coverfrank54b5163c70607.jpg Nick Valentine aurait pu passer sa journée à siroter un verre, ou deux, ou trois et s'enfiler benoîtement des cachets d'Oxy si Norman Russo, petit employé de banque, ne s'était pas suicidé. Ou, plus exactement, si on ne l'avait pas suicidé. Et avec une très mauvaise mise en scène, soit dit en passant. Ancien flic reconverti en détective privé et alcoolique notoire, Nick se penche mollement sur l'affaire, jusqu'à ce qu'un nouvel élément vienne titiller sa curiosité et son portefeuille désespérément vide. La banque où travaillait Russo a été cambriolée par deux guignols dans une fourgonnette de boulangerie (on a affaire à des flèches vous vous en rendrez compte) qui ont réussi à prendre la fuite avec le magot. Il ne serait pas si compliqué à Nick de pousser l'investigation jusqu'à tomber sur le fric, en mettre un peu dans sa poche pour lui et Frank Sinatra et merci au-revoir messieurs-dames. On s'en doute, les choses vont être légèrement plus complexes. Et violentes. Et épiques. Ah oui, j'oubliais, Frank Sinatra, c'est le chien. 

Si vous aimez les romans noirs ultra-violents mais avec une réelle plume et que vous avez les tripes bien accrochées, alors je vous conseille de grimper fissa dans Crown Victoria de Nick Valentine pour un voyage qui risque de vous décoiffer un peu la mèche. De rades miteux en clubs de strip-tease où l'on sert du chili, c'est le fin fond de l'Amérique que nous offre Matthew McBride. Une Amérique qui galère, qui survit de petits boulots ou de petits trafics, avec l'appât du gain comme une carotte devant un troupeau d'ânes. Tout est permis, un peu comme au Fight Club. De gros bonnets commanditent des opérations juteuses en envoyant quelques paumés sur le terrain, et ce sont ces tarés infréquentables auxquels Nick Valentine va se confronter. 

Nick n'est lui-même pas exempt de tout reproche, loin de là. Végétant dans une existence que l'on peut assez honnêtement qualifier de merdique, se réveillant pour boire, avaler des burgers et emmener Frank Sinatra pisser au coin de la rue, c'est malgré tout un homme assez attachant, porté par quelques valeurs, au passé pas forcément rose. Encore un ancien flic en rupture avec la société vont hurler les adeptes du genre, mais, en toute honnêteté, c'est ce qui fonctionne. Que dire de plus ? Ca râpe, ça gratte un peu, mais qu'est-ce que c'est drôle ! Et qu'est-ce que c'est bien écrit ! Alors laissez-vous porter par l'appel de la coke et du chili, ça pimentera vos vacances ! 

Matthew McBride. Frank Sinatra dans un mixeur. Gallmeister, 2015.
 246p

J'ai eu la chance de rencontrer Matthew McBride aux Etonnants Voyageurs, cette année. Cet auteur a été absolument charmant et, une fois rentré aux Etats-Unis, a accepté de répondre à quelques questions que j'avais à lui poser. Je le remercie très chaleureusement pour cela. Il a pris le temps de répondre aux questions, en toute franchise, et c'est ce qui a rendu cet échange précieux à mes yeux. Je suis ravie que cette opportunité se soit présentée, et ravie également de pouvoir vous faire partager cet entretien. Les questions et réponses sont en anglais et j'ai pris le parti de ne pas les traduire, je sais que c'est assez excluant pour les personnes ne parlant pas la langue, mais il me semblait que traduire ces réponses dénaturait leur sens profond et faisait perdre énormément au contenu. (De plus, je n'ai aucune compétence en traduction). Je vous laisse donc en compagnie de Matthew McBride ! 



- When did you start writing? Was it a goal in your life to become a writer or was it an accident? 
 I’ve always known I was a writer, but to be a published writer and actually get paid to write, that has been a goal for as long as I can remember. Since I have no real education or background in writing it’s been a long road and it’s been rough, but I’ve stuck with it. You have to. 
A writer must write.

- Frank Sinatra in a blender is your first book published in France; do you have other books published in the US? Or do you plan to release another book soon? 
I’ve published two books. My second book, A SWOLLEN RED SUN, will be translated to French in 2016 and it will be published by Editions Gallmeister. I’m currently writing a new novel about drug smuggling that’s set in BaliIndonesia, where I’ve been living since last year.

 - Where did the plot of Frank Sinatra came from? Too much drugs? A very fertile imagination? Something that happened in your life? 
First of all, there is no such thing as too much drugs, so I would say the answer is no to the first question and yes to the second. As to the third, I’d published a few short stories and I really liked two of the characters in one of them—English Sid and Johnny No-Nuts—so I decided to use them again in a book and I ended up building a story around that. I also wanted to write about a Private Investigator who played by his own rules and worked the case like a boss, so I created Nick Valentine. The rest just fell into place as I wrote.  

- How did you start writing this book? Was it with a very precise idea of where you wanted to go, or did you get carried away with the characters?
I’d been working as a tree trimmer—using a chainsaw and cutting down trees—but I got laid off from the job because I sucked at it. Since I had the time off, I started writing long and hard every day. Things fell into place very quickly, but I had no idea where the story would go. I don’t really know what I’m going to write until I write it.

- And why Frank Sinatra? Why not Ottis Redding or Michael Jackson? 
I’ve always been interested in gangsters and organized crime, and, back in the day, Frank Sinatra was highly respected among members of organized crime. Gangsters built Las Vegas, and that’s where Frank played, so he got to know many of them. Beyond that, there is only speculation as to the depth of his friendships, but it’s safe to assume there were probably a handful of murderers back then who counted themselves among his biggest fans.

 - Where do you find your inspiration? (Books, series, movies, art?) And do you have some inspiring authors? 
Inspiration is unpredictable and it comes in various forms, but cinema is an early love of mine, though I rarely watch movies anymore. But I used to. A lot. Though television is what I watch these days, if I watch anything, because Hollywood keeps fucking up movies. Some of the best writer’s out there are now writing for TV. Shows like, Breaking Bad are phenomenal because the writing is so strong. As audience members, we find ourselves rooting for Walter White, who is really the bad guy—and we know it. But we like him, so we cut him some slack; even though he’s a drug-dealing murderer. The Wire is one of the greatest shows ever made. So isThe Shield (highly underrated), but I don’t watch much TV anymore either. Now it is books that inspire me, more so now than at any point in my life, and I read a writer for his voice: Cormac McCarthy is God. Hunter S. Thompson, Hemingway, John Steinbeck, F. Scott Fitzgerald, Daniel Woodrell, William Gay, Larry Brown, Harry Crews.

I like strong, brave writers: Writers who write what they want and do it well and don’t care if they offend anyone.

 - What's the best book you ever read? 
Child of God. The Road. Blood Meridian. Anything by McCarthy.

 - Are chili and strippers the two best things in the world? 
They are both good and fine and I appreciate Chili as much as the next guy, but the idea of eating it at a strip club seems absurd to me. Still, people do it. Some strip clubs even have an All-You-Can-Eat Buffet. That’s just weird. 
As far as strippers, they are special and I value them. But I have known a few, and I end up feeling sorry for them. I’m not sure why, or if I should, but I do. Also, strip clubs are kind of disgusting; there is a certain desperation among the clientele. At the end of the night, they’re just empty rooms filled with broken people.

 A strip club is the loneliest place in the world. 


Vendredi 19 juin 2015 à 21:21

 «  - C’est la guerre !
Mon père a claqué la porte d’entrée. Il a crié ces mots sans enlever son manteau. Il a répété « la guerre » sur le seuil de chaque pièce. Le salon, la salle à manger. Nous étions dans la cuisine, ma mère et moi.
- C’est la guerre.
Mon père, immense, occupant tout le chambranle. J’épluchais trois carottes, ma mère préparait un poireau.
- Qu’est-ce que tu racontes ?
Il l’a regardée, sourcils froncés. Ma mère et ses légumes. Il était mécontent. Il annonçait la guerre, et nous n’avions qu’une pauvre soupe à dire. »

http://www.etenplusellelit.fr/images/41NILBLa2vLSY344BO1204203200.jpgDifficile de grandir dans une famille où la figure paternelle est défaillante, où elle n'est pas fiable, où elle est un colosse de papier. Pour Emile, les soirées à la maison sont toujours imprévisibles. Peut-être que le père ne parlera que de vieilles histoires, peut-être qu'il le laissera tranquille. Mais peut-être que ce seront les coups, les plans, les pompes à faire au milieu de la nuit. Emile doit être préparé, parce que son père a un plan, il a tout prévu. Son père conseillait De Gaulle, avant, quand il était plus jeune, et souvent il a été de bon conseil. Mais là, cette histoire d'Algérie indépendante, c'est à rien y comprendre. L'Algérie est française, pas de doute. Alors c'est la guerre, alors il va falloir tuer De Gaulle. Et c'est Emile qui va s'en charger. 

Même si j'aime quand Sorj Chalandon m'emmène en Irlande ou au Liban, même si je suis suspendue à ses lèvres de reporter de guerre, ses incursions dans la vie familiale française des années 60 sont couronnées de succès. Précédemment, avec Le Petit Bonzi, il commençait à coucher sur papier une enfance assez rude. Avec Profession du père, il crève l'abcès, il fait le portrait de ce père effrayant, tyrannique, malade, tellement malade. Comment ne pas ressentir d'empathie pour ce jeune garçon, pour celui qui, des étoiles dans les yeux, croit chaque parole de son père, ferait tout pour voir de l'amour dans ses yeux, de la fierté. 

Avec des mots justes, des mots comme des gifles, Sorj Chalandon raconte l'enfance, la sienne peut-être. Il est toujours difficile de savoir où commence la fiction, mais ce n'est pas si important. L'important, c'est l'émotion véhiculée par le texte, sans jamais de pathos. Et au-delà de la tyrannie familiale, on plonge dans l'histoire de la France, l'histoire des "événements" d'Algérie, l'époque où les enfants allaient écrire OAS sur les murs, sur ordre de leurs parents. Histoire, celle avec un grand H, mais aussi la petite, celle de cette famille, du père malade qui brise la vie des siens, celle de la mère, passive, incompréhensible, celle de ce petit garçon dont l'enfance fut amputée de ses rêves, de son insouciance. 

Sorj Chalandon. Profession du père, Grasset, 2015, 316 p. A paraître le 19 août 2015



Mardi 2 juin 2015 à 9:52

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" Le matin de l'enterrement, Leo avait 38,2° de fièvre. Rien d'inquiétant mais il ne pouvait pas venir au cimetière dans cet état. Tout en enfilant son ensemble pantalon noir, Katrin se demanda si, avec un cachet d'aspirine, il serait capable de tenir jusqu'au soir. 
"Non ça ne marchera pas", déclara Thomas, qui semblait lui-même épuisé après sa nuit blanche  dans l'avion pour revenir de Lima, "De toute façon, je suis contre le fait qu'il assiste à tout ça. Il est trop petit pour comprendre." 
Katrin n'avait pas trop de temps pour se retourner. La messe commençait dans une heure. Comment dénicher une baby-sitter dans un si bref délai ? C'est alors qu'elle pensa à Tanja. Son amie l'aiderait sûrement. Elle l'appela sur son portable.  "

http://www.etenplusellelit.fr/images/ennemieintime620778250400.jpgKatrin vient de s'installer dans la ville de son enfance avec son mari et son fils, Leo. Alors que les cartons emplissent encore l'appartement et que la jeune femme perd un peu pied, elle se lie d'amitié avec Tanja, la maman de Ben, un ami de Leo. Les deux enfants sont assez inséparables et les mères passent énormément de temps ensemble, devenant des confidentes, se faisant confiance. Un matin, alors que Katrin doit se rendre à un enterrement avec son mari, elle laisse le petit Leo en garde à Tanja pour la journée. Mais le soir, le petit garçon a disparu, et Tanja aussi. Cette dernière n'était pas la mère de Ben, mais sa baby-sitter, et elle s'est évaporée dans la nature. 

Il est bon de temps en temps de lire un roman policier dont la trame, même si elle est assez classique, est également assez prenante. Pas de coup de coeur pour Ennemie intime, mais un bon moment de lecture-détente. On suit Katrin, une jeune maman dont le petit garçon vient de disparaître. Et l'on suit également Charlotte, une femme des services de police en charge de retrouver Leo. Entre l'enquête officielle et celle menée par la mère, on cherche à mettre en place les pièces de ce puzzle dont les motivations ne nous semblent au départ pas vraiment claires. Les coupables ne manquent pas, chacun a quelque chose à se reprocher, et le fait de fouiller un peu dans la vie des gens fait remonter des vérités assez peu agréables. 

J'ai tout de même trouvé que quelques éléments étaient un peu tirés par les cheveux, et certaines situations sont amorcées puis laissées un peu à l'abandon, ce qui est dommage. On aimerait que l'auteur aille réellement au bout de ce qu'elle a mis en place parce que l'idée de base est réellement intéressante. Cette femme qui s'évapore dans la nature, dont on ne sait rien, qui pour des motifs inconnus met en place une machination cruelle et méthodique... Ca pourrait être vraiment haletant, mais il manque un petit quelque chose, à mon goût en tout cas. Je suis sûre que les amateurs de polar dans la veine de Patricia MacDonald ou Mary Higgins Clark trouveront leur bonheur dans ce roman plutôt bien ficelé, classique mais divertissant. 
 
Christine Drews. Ennemie intime. Albin Michel, 2015. 292p. 

Mercredi 27 mai 2015 à 17:55

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Ca faisait un sacré bail que je n'avais pas posté d'article musical, et voilà la sélection du mois de mai. Comme d'habitude, pas forcément de nouveautés, juste ce qui a tourné dans mes oreilles ce mois-ci, en fonction de mon humeur, de mes envies, de mes rencontres, de mes découvertes. 
Et le moi de mai a été particulièrement doux et dynamique par chez moi. J'ai découvert le groupe BORNS et leurs quelques morceaux terriblement motivants. De quoi mettre la pêche le matin, sourire dans le métro et attaquer la journée du bon pied. J'ai choisi ici Electric Love car elle est, à mon avis, the ultimate feel-good song. 

Jusque là pas spécialement curieuse du travail de Lana Del Rey, j'ai trouvé son album à tout petit prix et me suis dit que ce serait dommage de passer à côté de quelque chose. Et effectivement, un album assez chouette avec un dernier morceau (celui présent dans la playlist) dont j'ai apprécié la rythmique. Mais plusieurs morceaux de l'album méritent qu'on leur jette une oreille, et pas forcément les plus connus. 

Depuis que j'ai eu la chance de voir Woodkid en concert il y a maintenant deux ans, j'aime beaucoup cet artiste. En live, c'était juste terrible. En album, eh bien en poussant un peu le son et en ayant de bonnes basses, ça passe vraiment très bien. Conquest of spaces est un morceau que je peux me passer en boucle sans pouvoir expliquer pourquoi. Il est donc celui qui a le plus tourné, bien que j'écoute régulièrement l'album en entier. 

Duke Garwood est l'une des grandes découvertes du mois. Un conseil de mon disquaire et je suis repartie avec le vinyle sous le bras. Il m'avait vanté le côté "route 66 dans une décapotable, la voix chaude et assez sensuelle d'un type barbu", il ne m'en fallait pas plus, et il ne m'avait pas menti. Sweet Wine possède un petit riff de guitare qui me fait totalement vibrer et la voix du chanteur, assez grave, un peu éraillée, contribue à donner une ambiance de vieux soleil du sud des Etats Unis à cet album. 

H-Burns, c'était totalement inconnu pour moi jusqu'au Disquaire Day. Depuis j'ai son album de reprises et j'en suis bien contente ! Au programme, des reprises un peu folks de chansons que l'on a déjà entendu quelque part. Bruce Springsteen, Cat Power, Beach Boys, Neil Young et d'autres, on retrouve le son de l'Amérique et mon amour pour Cat Power m'a poussé à pas mal écouter The Greatest, reprise par H-Burns. Belle réussite. 

Pourtant déjà écoutée moult fois cet hiver, I see Fire d'Ed Sheeran s'incruste encore dans mes oreilles. Je pense que j'ai un truc avec ce morceau, avec ce chanteur aussi d'ailleurs. La faute aussi à ma meilleure amie avec qui je l'écoute toujours beaucoup et qui est venue me rendre visite ce mois-ci. Ici aussi, ce sont les accords de guitare qui me font craquer. 

Par un très grand hasard, je me suis retrouvée à la bibliothèque à emprunter des cds, et notamment celui de Rose. Son premier je crois. Avec La liste etc etc. Je pense que c'était une question de moment, de timing parfait pour rencontrer cet album. Pas forcément fan de tous les morceaux mais certains ont particulièrement fait écho, et c'est le cas pour J'ai. Il réussit à décrire assez simplement ce sentiment de questionnement par rapport à son identité. 

Porter Robinson commence à se faire connaître un peu sur la scène electro internationale. Son album, Worlds, s'écoute très bien quand on est amateur du genre et je me suis bien laissée prendre à tout ça. Cette chanson ou une autre, pourquoi pas, pas évident de choisir quand on écoute un album dans son intégralité.

Ah, Hanni El Khatib, une de mes belles découvertes du début d'année. Dernier morceau de l'album Moonlight; Two Brothers débute par une chouette intro, se poursuit dans l'ambiance assez rock garage qui caractérise l'album avant de monter doucement vers un rythme très pop, voire presque funk par moment . L'artiste joue avec les genres et tout ceci rend un résultat plus qu'agréable. C'est un morceau aux paroles pourtant douloureuses qui clôt en beauté un album vraiment excellent. 

Voilà pour le mois de mai, à tout vite pour les sons de juin, les sons de l'été, du soleil et des barbecue. Au passage j'en profite pour vous faire découvrir
un groupe ( cliqueuhclique) dont j'ai eu la chance de voir la chanteuse en concert dans un petit jardin, sous les guirlandes colorées et les grands arbres. La jeune femme est très douée, tendez l'oreille, vous risquez d'en entendre parler ! Et comme j'ai acheté quelques vinyles à une foire du disque, je vous laisse avec la pochette la plus incroyable du monde, la plus hipster, la plus folle et absurde : La pochette du groupe Piscine, et de leur album Olympique ( à écouter aussi, c'est très chouette ) 


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Lundi 25 mai 2015 à 22:43

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 "Manzano avait le sentiment que le temps passait plus lentement  depuis la coupure. Il écoutait le silence avec attention. Comme sur le chemin du retour, il perçut subitement ce qui, jamais, ne lui était apparu. Ce qui manquait. Le doux ronron du réfrigérateur. Le glouglou d'une canalisation d'eau. Le volume trop fort des téléviseurs ou des radios des voisins. Il ne restait que le souffle de Bondoni, parfois difficile, ses déglutitions, le frottement de sa chemise contre son pull-over lorsqu'il posait le verre sur la table." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/41lCekxmxOL.jpgAu coeur de l'hiver, sans préavis, l'Europe plonge dans le noir. Subitement. Violemment. Les feux de circulation se coupent, entraînant des accidents, le chauffage ne fonctionne plus, les arrivées d'eau également, les hôpitaux branchent les générateurs de secours. Que s'est-il passé ? On ne peut croire à une coïncidence, à un accident.  Toutes les centrales électriques d'Europe sont hors circuit, et passées les premières heures d'insouciance où l'on cherche avec un sourire une bougie au fond d'un tiroir, l'angoisse commence à se propager. Que se passera-t-il si cette panne n'est pas réparée dans les 24 heures ? Au milieu de la panique, Manzano, ancien hacker italien, voit dans cette pagaille les grandes lignes d'un plan apocalyptique. Mais comment aider les autorités lorsque l'on a un passé controversé et que, quelque part, certaines personnes mettent tout en oeuvre pour vous faire passer pour le coupable idéal ? De Milan à Amsterdam, en passant par Paris et Berlin, le compte à rebours a commencé. 

Quel roman atypique ! Black-Out remet en question la fée électricité, l'énergie si évidente qu'il ne viendrait à aucun européen l'idée de pouvoir vivre sans. Au-delà des premières questions, (Comment s'éclairer, comment se nourrir, comment aller au travail), l'auteur explore avec clairvoyance un scenario catastrophe dont les rouages sont beaucoup plus complexes qu'il n'y paraît. Vous saviez, vous, que sans électricité les réacteurs nucléaires ne pouvaient pas refroidir et que chaque journée plongée dans le noir nous rapprochait d'un nouveau Tchernobyl ? Personnellement je l'ignorais, tout comme je minimisais l'impact d'une panne comme celle-ci sur l'industrie alimentaire, les milliers d'animaux qui meurent faute de ne pouvoir être trais ou nourris, les entrepôts entiers de nourriture qui se gâtent puisqu'il n'y a plus d'acheminement possible... 

Mais ne faire qu'un listing déprimant de toutes les conséquences catastrophiques d'un tel événement serait assez rébarbatif. C'est là que Manzano, notre hacker, entre en scène et donne un rythme, une impulsion à ce roman. Sa quête pour découvrir ce qui s'est passé captive rapidement le lecteur, et ses mésaventures tiennent en haleine. Mais il n'est pas le seul personnage de ce roman. On suit tour à tour une famille, des membres de différents gouvernements, un chef d'entreprise et également l'une des personnes à l'origine de la panne. Dans plusieurs pays, plusieurs villes et à travers des situations et des enjeux variés, l'auteur nous montre toute l'ampleur de cet événement. 

Polar politique, économique, social, mais également bon roman d'action, Black-Out se lit avec un réel plaisir et permet d'ouvrir les yeux sur la dépendance de la société à différentes formes d'énergies. Certaines informations sont un peu complexes à saisir, mais jamais l'auteur n'en fait trop, se contentant de glisser ça et là des détails pratiques, des cas concrets ou des données chiffrées. On a également sous les yeux les débordements d'une population apeurée, des mouvements de foule dramatiques, des initiatives solidaires... Le bon comme le mauvais de l'être humain en action, là où les gens n'ont plus grand chose à perdre, là où commence la survie. On ressort de ce roman un peu plus conscient des enjeux d'un tel bouleversement et après avoir passé un bon moment de lecture ! 

Marc Elsberg. Black-Out. Piranha, 2015. 476p. 

Lundi 4 mai 2015 à 23:33

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«  Je ne suis plus la fille que j’étais. Je ne suis plus désirable, je suis repoussante, il faut croire. Ce n’est pas seulement que j’ai pris du poids ou que mon visage est bouffi par l’alcool et le manque de sommeil ; c’est comme si les gens pouvaient lire sur moi les ravages de la vie, ils le décèlent sur mon visage, à la manière dont je me tiens, dont je me déplace.

Un soir, la semaine dernière, je suis sortie de ma chambre pour aller me chercher un verre d’eau et j’ai entendu Cathy parler à Damien, son petit ami, dans le salon. Je me suis arrêtée dans le couloir pour écouter.

-C’est la solitude, disait Cathy, je m’inquiète beaucoup pour elle. Et ça n’aide pas, de rester seule tout le temps. » 

http://www.etenplusellelit.fr/images/HawkinsTrainExe.jpgTous les jours, Rachel prend le train qui lui fait quitter sa triste banlieue pour la trépidante vie londonienne. Le matin et le soir, elle occupe le même siège et se plaît à observer les mille détails qu'elle connaît par coeur. Chaque minute du trajet est sans surprise, surtout l'arrêt devant la maison de Jason et Jess. Elle sait qu'ils ne s'appellent sûrement pas comme ça, mais c'est ainsi qu'elle a rebaptisé le couple qui vit dans la maison qu'elle contemple tous les matins. Elle devient le témoin de leur amour, de leur petite vie parfaite, épanouie, heureuse. Alors le jour où Rachel voit Jess embrasser un autre homme dans le jardin, elle ne comprend pas. Et tout se complique lorsque la photo de Jess apparaît dans le journal du lendemain. Jess s'appelle en réalité Megan Hipwell, et elle a disparu. Attirée au-delà de toute raison par cette affaire, Rachel se jette à corps perdu dans une quête de la vérité qui va vite tourner à l'obsession et faire resurgir son propre passé.

Il faut quelques lignes seulement pour être pris par l'ambiance si particulière de La fille du train. On ne peut pas dire que l'on s'attache facilement à Rachel, non. La jeune femme est en train de sombrer, patauge au fond de sa misère sociale et psychologique et n'essaye pas vraiment de s'en sortir. Incapable de se remettre d'une rupture qui a eu lieu quelques années plus tôt, elle se noie dans l'alcool, harcèle son ex-mari, se met dans des situations extrêmement gênantes qui mettront plus d'un lecteur mal à l'aise. Et pourtant, il est impossible de la détester. On a envie de lui tendre la main, de l'aider à se relever et de l'accompagner dans cette enquête où personne ne la croit, parce qu'elle boit, parce qu'elle n'est pas un témoin fiable.

Mêlant les récits de Rachel, de Megan/Jess ainsi que d'Anna (la nouvelle femme de l'ex de Rachel), l'auteur nous présente un puzzle dont il faut remettre en ordre les morceaux. Les récits sont espacés de plusieurs mois, ils présentent certains événements communs sous des éclairages différents, glissent des bribes d'information sur le passé des personnages, peignant petit à petit la fresque de cette disparition, faisant éclater le vernis d'un couple qui paraissait trop parfait pour être vrai. On vacille avec Rachel, on marche sur la frontière d'une certaine forme de folie, on se fait mener en bateau, avec toujours l'envie de savoir ce qui s'est réellement passé. 

Je ne cache pas que La fille du train est un roman déconcertant, qui peut faire ressentir des sentiments assez violents. . Malaise, gêne, honte du personnage principal, doute, paranoïa... Sous l'apparence banale d'une disparition quasi-ordinaire, Paula Hawkins soulève le tapis sous lequel est caché ce qui dérange, elle nous parle également de la réaction parfois violente des gens face à des événements traumatiques, la manière dont l'inconscient peut réécrire nos souvenirs. C'est un roman à ne pas manquer, à dévorer, à conseiller. 

Paula Hawkins. La fille du train. Sonatine, 2015.
 379p. 

Vendredi 24 avril 2015 à 9:16

http://www.etenplusellelit.fr/images/22762465495f51a012f0z-copie-2.jpg
 " Jo se secoue. Reçoit de plein fouet la décharge d'adrénaline qu'un sursaut de conscience lui injecte en plein coeur. C'est le moment d'y aller. Profiter du regain d'énergie provoqué par la peur. Exploiter la force organique que son corps anémié trouve encore le moyen de produire. D'un geste mécanique, Jo vérifie la position de sa cagoule sur la tête, cale ses lunettes sur son nez et s'empare de son flingue.
Puis, à larges pas survoltés, il rejoint la porte du magasin.
L'ouvre à pleine volée.
Bondit à l'intérieur du bâtiment et hurle :
- Tous à terre ! le premier qui bouge, je le bute ! " 

http://www.etenplusellelit.fr/images/couv65969985.pngTout peut déraper en un instant. Chaque catastrophe n'est que l'agglomérat des petites décisions banales d'une multitude de gens. Ce jour-là à la supérette de la rue des Termes, c'est la faute de Jo qui, arme à la main et besoin de drogue qui lui vrille le bide, se rue à l'intérieur pour prendre en otage un groupe de clients. Chacun parmi eux a une histoire, une situation familiale, une bonne raison de ne pas être là. Il y a Léa Fronsac, qui a filé acheter des couches pendant que son petit garçon regarde un dessin animé à la maison.  Il y a une mère qui s'est disputé à mort avec son adolescent et qui a laissé celui-ci, boudeur, dans la voiture. Il y a un couple adultère sortant de l'hôtel et venant faire le ravitaillement de l'entreprise pour laquelle ils travaillent. Il y a le caissier, qui ne devait pas travailler ce jour-là, et qui, portable en main, attend désespérément de savoir s'il va devenir papa ou non. Il y a toutes ces vies qui vont peut-être se briser en un instant, qui vont éclater, ces gens qui ressortiront peut-être indemnes de tout cela, et d'autres pour qui la supérette de la rue des Termes sera leur dernière sortie. Mais dans toute cette agitation, cette panique, cette peur, il n'est pas certain que Jo soit la personne la plus dangereuse, celle qui ait le moins à perdre. 

Après avoir lu L'Innocence des Bourreaux, vous n'irez plus au supermarché de la même manière. Vous guetterez peut-être un peu fébrilement les gens qui vous entourent, en vous demandant qui est prêt à commettre le pire pour un peu de drogue, qui pourrait, sous son masque de parent modèle de conjoint aimant ou d'employé intègre, décider de refroidir ses congénères pour se protéger soi-même. Dès les premières pages, Barbara Abel happe son lecteur. Il y est d'abord question du preneur d'otages, celui qui met en marche cette mécanique macabre. 

Et à chaque chapitre, on change de point de vue, on déroule le fil de la journée des clients, ce qui les a amené à se trouver là, on aimerait leur crier de faire demi-tour, tant on sent le drame qui se prépare. Et quand le décor est installé, on assiste, impuissant, à ces heures qui s'étirent, dans ce lieu clos, coupé de tout contact avec l'extérieur, aux rebondissements surprenants, aux mouvements de panique, au soulagement, à la peur à nouveau. L'auteur ne nous épargne pas, nous sommes aussi malmenés que les otages, pieds et poings liés. On ne peut qu'être témoin, espérer une issue pas trop dramatique, et Barbara Abel se plaît à nous mener en bateau, éprouvant nos nerfs, nous faisant tourner frénétiquement les pages. 

Ce qui m'a frappé dans ce thriller très bien mené, ce sont les réflexions de fond, les histoires de chacun, les raisons de leurs réactions. L'auteur fouille dans les plaies, va extraire l'essence de l'humain, ce qui le fait agir quand il se sent menacé, la noirceur de ses pensées, ses derniers recours, quand il est acculé au mur. On y trouve de glaçantes réflexions sur la maternité, à travers trois personnages féminins. Je peux vous dire que c'est un roman qui vous passerait presque l'envie d'avoir des enfants ! Il y a aussi les réflexions sur le couple, le sens du devoir, de la faute, sur la lâcheté. Ca fait froid dans le dos mais on continue de tourner les pages, parce que l'auteur nous tient et ne nous lâchera pas avant la fin. A découvrir pour les amateurs de thrillers psychologiques, les gens qui ont envie de se faire peur moins avec la violence des coups qu'avec la violence des pensées, des envies, des névroses, des psychoses...

Barbara Abel. L'innocence des bourreaux. Belfond, à paraître le 7 mai 2015. 329p. 

(Bon par contre, je l'admets, je ne suis pas vraiment fan de la couverture...) 

Vendredi 17 avril 2015 à 9:45

http://www.etenplusellelit.fr/images/22762465495f51a012f0z-copie-2.jpg
Depuis longtemps Aslak savait que les étrangers s’intéressaient aux pierres de son pays […] Ils parlaient de pierres, de minerais, de mines. Ils parlaient de richesses. Ils parlaient de progrès. Ils s’attendaient en général à soulever l’enthousiasme des éleveurs sami. Et ils s’étonnaient souvent de ne rencontrer que des visages fermés.
Les étrangers ne comprenaient pas. Là où ils voyaient des mines et ce qu’ils appelaient le progrès, les éleveurs voyaient autre chose. Ils voyaient des routes qui couperaient leurs pâturages, de camions qui effraieraient leurs rennes, des accidents lorsque les animaux devaient traverser les routes."

http://www.etenplusellelit.fr/images/101142378.jpgAu sortir de la nuit polaire, Klemet Nango et Nina Nansen, de la police des rennes, sont amenés à travailler sur un vol de tambour traditionnel sami. Lui est à moitié sami et connait le coin comme sa poche, le caractère des éleveurs et les moindres failles du terrain dans la neige. Elle arrive du sud de la Norvège, décidée à trouver sa place dans ce milieu d'hommes et découvrir une culture qui lui est étrangère. Le vol du tambour ne sera qu'un avertissement. Bientôt, un éleveur, Mattis, est retrouvé mort, les oreilles tranchées, comme les rennes égarés. Querelle d'éleveurs ? Acte politique ? Tueur fou lâché dans la nature ? Klemet et Nina vont devoir se pencher sur le passé de ces hommes, sur les vieux joïks, ces chants traditionnels qui racontent des histoires millénaires, mais aussi sur les intérêts, la cupidité, des hommes d'aujourd'hui, et leur volonté farouche de se tailler la part du lion. 

L'histoire des Samis est loin d'être connue du grand public. Peuple habitué aux conditions de vie extrêmes, vivant de l'élevage des rennes dans un premier temps, avant de se fondre dans la population lapone et de délaisser petit à petit les traditions ancestrales, ils sont gardiens d'une culture riche mais menacée. Olivier Truc leur rend un bel hommage dans ce premier volet des aventures de Klemet et Nina, la police des rennes. Sans jamais tomber dans le pathos ni victimiser les Lapons, il dresse le portrait complexe d'une société en évolution, où les intérêts divergent. D'un côté la tradition des élevages de rennes, avec ce que cela implique de coûts, de respect de la nature, des transhumances et des pâturages à préserver ; de l'autre, la volonté des grands groupes norvégiens d'utiliser la toundra à des fins pétrolifères, gazières ou d'extraction de différents métaux. 

On y parle donc de géologie, de politique, de sociologie, de sexisme, tout ce qui compose la vie quotidienne de ces hommes et femmes plongés quelques mois par an dans une nuit polaire qui met leur moral à rude épreuve. Car le climat est un personnage à part entière de ce roman. La nuit, le froid, la neige, la glace, la luminosité... Ce décor donne au roman une note sombre, que vient éclairer ponctuellement un soleil encore timide pendant quelques minutes, quelques heures. Au fil du récit, la luminosité augmente, donnant l'impression au lecteur d'émerger avec les personnages d'un sommeil agité, encore un peu engourdi par le froid.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce roman, sur les personnages, tous importants, tous bien campés, avec leurs failles, leur passé, leurs désirs, leurs peurs et leurs doutes, sur la condition des femmes dans ces milieux ruraux où le machisme a encore de beaux jours devant lui, sur la question de la préservation d'une culture ainsi que la valeur que l'on donne aux traditions, ou même tout simplement sur cette police des rennes, dont le but est de préserver les bonnes relations entre éleveurs, contrôler la bonne marche des troupeaux, des élevages. Il y aurait beaucoup à dire de cette lecture, mais également de la rencontre avec Olivier Truc, à laquelle j'ai eu la chance d'assister, ainsi qu'aux discussions qui ont animé la soirée. Mais je ne veux pas vous en dire trop, pour vous laisser le plaisir de plonger avec Klemet et Nina dans l'obscurité lapone, et celui de découvrir à la fois une culture fascinante, mais également le talent d'un romancier. 

Olivier Truc. Le dernier Lapon. Points, 2013. 571p. 

Dimanche 8 mars 2015 à 22:35

http://www.etenplusellelit.fr/images/22762465495f51a012f0z-copie-2.jpg "- On a beaucoup perdu en abandonnant le polythéisme. Les dieux de la Nature faisaient de très bons juges. Et puis prier un dieu pour chaque occassion de la vie quotidienne, chaque humble préoccupation - une bonne moisson, la naissance d'un héritier, la santé pour sa tribu -, était plus intelligent et utile que l'adulation d'un seul démiurge héritier de la Vérité. Car qui croit la détenir apprécie de l'imposer.
- Le monothéisme ou l'invention de l'intolérance.
- Et puis les dieux de l'Olympe avaient le bon goût d'avoir autant de défauts que de qualités et donc d'être proches des simples mortels...."

http://www.etenplusellelit.fr/images/sylvainlarchangeduchaos.gifLes caves d'un chantier abandonné, un sol de terre battue, une disposition soignée, méticuleuse, un corps. Allongé, les yeux fermés, comme un gisant, la langue coupée, le bras brûlé, puis soigné. A quoi ça rime ? Qui abîme pour réparer ensuite ? Qui se joue de la police, de l'équipe Carat ? Bastien Carat est déjà suffisamment sur les dents, un de ses lieutenants a été mis au vert et il doit accueillir la jeune Franka Kehlmann à sa place. Une fille qui arrive de la Finance, qui n'a jamais mis les pieds sur une scène de crime violent  et qui en plus traîne dans son sillage un jeune frère artiste à la personnalité fantasque et imprévisible. Les frictions ne manquent pas, et le tueur ne se calme pas. Un cadavre en entraîne un autre, toujours avec les mêmes rituels : Une lettre de menaces au style biblique, la langue tranchée, la blessure infligée et parfois soignée. Le tueur se moque, s'amuse, laisse des indices, anticipe les mouvements de la police et ne semble jamais s'arrêter...

Premier roman de Dominique Sylvain dans mes lectures, je découvre avec un plaisir non dissimulé l'équipe du commandant Bastien Carat. Entre les personnalités des uns, le caractère ou le manque de motivation des autres, l'auteur met en scène des personnages très humains, très nuancés. Pas de héros, chacun a ses failles, sa vie, ses envies, ses désirs. Et dans les coulisses de l'enquête, les jeux des rapports de force entre avocats, juges et membres des forces de l'ordre sont un petit théâtre passionnant. 

Le tour de force de l'auteur, c'est de réussir à alimenter son récit d'anecdotes historiques sans donner l'impression à son lecteur d'assister à une conférence. Tout est subtil, imbriqué dans l'enquête, et l'on se retrouve à causer ordalie, torture moyen-âgeuse, punition divine et étude de la Bible sans avoir quitté les locaux de la police. A travers les vies des différents personnages, notamment ceux évoluant en dehors de l'équipe de police, on porte un regard différent sur ces meurtres, on peut voir la beauté dans les yeux du frère de Franka, on peut sentir la délicatesse à travers la femme de Bastien Carat ... Ces touches viennent étoffer le récit et lui donner un rythme. 

Et puis le style de Dominique Sylvain est incroyable. La langue est travaillée, le vocabulaire précis et recherché, les répliques assassines, c'est un très beau texte littéraire au service d'une histoire aux rebondissements inattendus. J'aurai un immense plaisir à découvrir les autres romans policiers de cette auteur dont on m'avait beaucoup parlé mais que je n'avais pas encore pris le temps de découvrir ! 


Dominique Sylvain.
 L'Archange du Chaos. Viviane Hamy, 2015. 330 p. 

Mardi 3 mars 2015 à 18:00

 " La neige se fit bleue et la limite entre ciel et terre s'estompa. Le soleil, dépouillé de sa splendeur et privé de son éclat, végétait désormais dans une misère prolétarienne. Le froid vif buvait toute sa chaude et vivifiante liqueur - désormais seuls le feu de bois, l'amour et trois cents grammes quotidiens d'un pain mêlé de cellulose et d'arêtes de poisson devaient nous défendre contre la mort. Or n'est-ce pas justement quand la mort est sur le seuil, quand elle fait déjà son nid en nous, à l'intérieur, que le désir de vivre s'exalte et que l'on devient capable d'abattre des montagnes, et de ressusciter d'entre les morts ?" 

http://www.etenplusellelit.fr/images/9782253083870T.jpgPetia vit en Sibérie avec sa mère, Beauté, au milieu d'enfants de son âge, au milieu des vieux, des femmes, mais pas trop des hommes. Les hommes sont au Goulag, nous sommes dans les années 40, Staline est au pouvoir et les polonais rebelles sont matés à coups de labeur dans la neige, le froid, à coups de rêves de pain qui ne se réalisent jamais. La mère de Petia est appelée Beauté, tant elle subjugue quiconque la croise, et c'est cette beauté qui parfois empêche la mort de trop s'attarder sur le seuil. Au fil de nouvelles, Petia nous raconte son quotidien, les rencontres marquantes de son enfance, les hommes qui ont servi de modèle, le souvenir d'un père qui ne rentrera sûrement jamais, les petites révoltes, les pieds de nez à l'autorité... Et les rêves, le rêve de devenir marin, le rêve de trouver une Bible, celui d'acquérir le précieux "tricot de marin", possession incontournable de tout jeune homme respectable... 

Pour cette troisième session de Bookworm Correspondance, Demoiselle Coquelicote m'a conseillé de lire ce recueil de nouvelles et je n'ai pas été déçue. Bien qu'il soit certain que les conditions de vie pour les déplacés en Sibérie dans les années 40 étaient désastreuses, et que ces nouvelles ne cachent rien de la rudesse du quotidien, j'ai trouvé ce livre étonnamment lumineux. La mort est omniprésente, on peut être fusillé, condamné, déporté, dénoncé pour mille choses chaque jour, pour un regard, pour un mot, un geste, pour un doute sur l'allégeance à Staline. Malgré cela, Petia vit une enfance où les rires ont aussi leur place, où l'on peut faire les quatre cent coups.

Il est intéressant de voir comment ce village, cette micro-société s'organise. Qui sont les parias, qui sont ceux qui détiennent le pouvoir. Certains ont un grade et des armes, mais peuvent baisser les yeux devant la beauté d'une femme. Je ne sais pas vraiment comment décrire ce roman, mais, au risque de faire une lapalissade, je l'ai trouvé très russe. Il y a une exaltation des grands sentiments, le désespoir et le chagrin, le sens de l'honneur, le froid : tout est plus fort. On aime d'un amour ardent, on tue par amour, par dépit, on se suicide et autour de ces drames on peut rire et chanter, on peut se lancer dans des tirades philosophiques, tout prend un sens plus profond.

Chacune de ces nouvelles forme un petit morceau d'une fresque touchante, portée par une écriture extrêmement poétique qui sait si bien dire la folie des hommes, l'amour, l'impression ineffable que le destin joue un rôle. En Sibérie, les choses n'arrivent pas totalement par hasard, et les détails ont un sens profond. Je ressors de ce livre avec une impression de douceur malgré la rudesse, d'apaisement malgré les drames. 

" Moi aussi j'étais pris d'une sorte de folie - d'une souffrance née de la nostalgie de quelque chose de différent et d'un désir de chaleur humaine." 

Piotr Bednarski. Les neiges bleues. Le livre de poche, 2008. 188p. 
Traduit du polonais par Jacques Burko


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