Lundi 11 janvier 2016 à 22:10

 Ils sont trois, d'âges différents, de parcours divers, deux hommes et une femme. Elle, Céline, fuit quelque chose, ou quelqu'un. Perdue au milieu de l'hiver dans la campagne belge, elle sera recueillie par Léopold, un vieillard seul depuis que sa femme est décédée, et qui arrive au terme de sa vie. Le troisième, c'est Josselin, un jeune homme pas très futé, un peu violent, obsédé par les femmes et le corps de Céline. L'arrivée de la jeune femme dans un village perdu, un village que l'on quitte quand on le peut, ne va pas passer inaperçue et va réveiller les vieux différends. Et puis, petit à petit, c'est l'escalade de la violence. 

http://www.etenplusellelit.fr/images/delperdange.jpgEh bien, difficile de ressortir de ce roman avec une grande foi en l'humanité, il faut bien le dire ! Tour à tour, les trois personnages vont prendre la parole, nous narrer une histoire qui s'étend sur plusieurs mois et dont les rebondissements ne laissent que peu d'espoir de rédemption pour eux. On patauge dans une misère sociale, intellectuelle, sexuelle sans que tout cela paraisse trop gros, trop surfait. On nage dans un marasme gluant, une atmosphère malsaine qui colle à la peau et laisse le lecteur vaguement mal à l'aise. On suit des hommes définis par la violence, qui s'affirment dans les coups, qui ont dans les poings le besoin de montrer qu'ils sont les plus forts, les plus mâles. On suit un vieil homme rongé par son passé, par ses erreurs, par le jugement que la femme qu'il aimait a porté sur lui, sans lui donner l'opportunité d'expier ses fautes. 

On suit une jeune femme qui, inexorablement, fait les mauvais choix, qui le fait presque exprès tant on a envie de lui hurler qu'elle devrait partir, changer de cap, changer de vie, de compagnons de route. Mais une jeune femme qui se bat, qui ne lâche rien, qui est prête à tout pour changer, pour se racheter. Une jeune femme attachante. Il y a une forme de tendresse dans l'écriture de Patrick Delperdange, un regard porté avec compassion sur des êtres qui n'avaient rien au départ, et qui ont tenté de s'en sortir, qui se sont débattus, avec maladresse, avec bêtise parfois, mais qui ont cherché à s'extraire de cette pois qui leur colle aux basques. Ce n'est pas qu'un roman noir, c'est un roman où l'on trouve aussi quelques moments lumineux, dissimulés entre les lignes. Des moments qui laisseraient presque entrevoir une possibilité de mieux, un avenir sur la pente ascendante. 

Mais la folie des hommes rôde toujours, la folie des hommes seuls, abandonnés par leurs dieux, ou un peu trop attachés à eux. Ici, la religion est une lumière, mais une lumière trop aveuglante pour continuer à voir ce qui gravite autour. On suit les conseils de son dieu, on l'écoute, on obéit, on se décharge sur lui de nos actes répréhensibles, c'est pratique. Mais malgré les suppliques, l'auteur a choisi un titre adéquat, les dieux ont bel et bien abandonné ce bout de campagne, laissé à la merci des hommes, qui sont un peu des loups tapis dans la neige de cet hiver belge. On n'a pas vraiment envie de lâcher ce livre, d'un côté on aimerait avoir le répit de laisser ces trois âmes perdues, mais de l'autre, Patrick Delperdange a vraiment bien fait son boulot. C'est beau, c'est dur, c'est noir, c'est un superbe début d'année pour la Série Noire. 

Patrick Delperdange. Si tous les dieux nous abandonnent. Gallimard : Série Noire, 2016. 230p. 

Dimanche 10 janvier 2016 à 18:00

 

Edouard Louis, on l'avait découvert il y a deux ans avec un livre qui avait giflé un sacré paquet de monde, " En finir avec Eddy Bellegueule". Aujourd'hui jeune intellectuel parisien, sociologue, ami de Didier Eribon, il y décrivait son enfance dans un village du Nord de la France pas vraiment touché par la grâce, dans une famille ni particulièrement sympa ni particulièrement maltraitante, mais une famille qu'on a envie de quitter quand même. Il y parlait de sa découverte de la sexualité, de son homosexualité et de ce qui a coincé à ce niveau là, dans une famille où l'on aime bien genrer les choses, où un garçon se doit de jouer au football, d'être viril et d'aller regarder sous les jupes de ses petites camarades. La force de ce roman, c'était de raconter des choses rudes sans céder aux sirènes du pathos. Belle performance que d'émouvoir dans faire pitié, de toucher sans sortir les violons, de provoquer l'empathie, la sympathie, mais jamais l'apitoiement. 

http://www.etenplusellelit.fr/images/9782021177787.jpgAujourd'hui on le retrouve avec plaisir dans un autre récit autobiographique, tout aussi rude, tout autant dénué de mièvrerie. Noël 2012, Edouard Louis rentre chez lui après un dîner chez des amis. Un jeune homme l'aborde dans la rue, il veut lui parler, prendre un café, le séduire. D'abord réticent, l'auteur est touché par ce garçon, séduit. Ils vont chez lui, ils s'aiment, ils partagent un moment doux, simple, charnel. A un moment, tout bascule : l'homme sort un revolver pour menacer l'auteur, l'étrangle presque jusqu'à la mort avec une écharpe, le viole et finit par partir. De cette nuit naîtront des angoisses, le lent écoulement du temps passé à l'hôpital, dans les commissariats, à se reconstruire, à oublier, à annuler le réel. 

"Histoire de la violence" est un roman étonnamment dérangeant. Il débute comme le récit d'une nuit d'amour, on se prend presque d'affection pour Reda, ce jeune kabyle né d'un père arrivé en France dans des conditions pas vraiment favorables. On découvre sa vie, son histoire familiale, ses racines, et si l'on ne connaissait pas l'issue tragique de cette nuit, il pourrait nous être agréable. Les évènements s'enchaînent, l'atmosphère se fait de plus en plus oppressante, on pressent le basculement à venir, le fusible qui saute, le surgissement de la violence dans le réel. Edouard Louis nous raconte, mais il ne nous dit pas tout. Il en dit d'ailleurs très peu. Celle qui raconte, c'est sa soeur, Clara. Il s'est rendu chez la jeune femme quelques mois plus tard et lui a confié son histoire. Et c'est sa voix que le lecteur entend, raconter à son mari le déroulement des faits, mâtiné de réflexions qui mettent en exergue la différence entre l'auteur et sa soeur. 

L'un s'est sorti de sa condition sociale, s'est échappé à Paris afin de se noyer dans les livres, quitte à se poser peut-être trop de question. L'autre se satisfait de ce qu'elle a, pleine d'un bon sens terrien qui lui fait se moquer parfois de ce frère qui se fait des noeuds pour pas grand chose. Le langage n'est pas le même, le ton non plus, mais cette soeur est essentielle car sans elle, l'histoire n'est pas dite. Sans elle, pas de récit.  On pose tour à tour deux regards opposés sur une situation, ça questionne, ça fait du bien. Mais dans les deux cas, on ne minimise jamais le viol, la violence, on laisse éclater les doutes, les questions, la culpabilité, la peur, la colère, les sentiments si ambivalents qui composent un être humain face à un évènement traumatisant. C'est un roman sur lequel il y aurait tant de choses à dire, tant de questions à poser, c'est un roman qui donne une claque, qui perturbe, qui fait cogiter vos petites cellules grises et fait travailler votre empathie. Alors c'est un roman nécessaire. 

Edouard Louis. Histoire de la violence. Editions du Seuil, 2016. 230 p. 


Lundi 4 janvier 2016 à 22:21


http://www.etenplusellelit.fr/images/003780499.jpgAlors que la petite ville de Växjö avait pu se targuer d'une réputation de calme depuis des décennies, une jeune élève de l'école de police est retrouvée assassinée au domicile de sa mère. Débordée, l'équipe locale est vite rejointe par des enquêteurs de Stockholm, plus expérimentés. Ou peut-être pas tant que ça au vu du leader de cette fine équipe : Bäckström. Antipathique au possible, sexiste, raciste, homophobe, il est également d'une incompétence qui frise le ridicule. Vous vous doutez bien que le problème réside majoritairement dans le fait qu'il n'est, bien sûr, pas du tout conscient de tout cela, bien au contraire. 

Avec son ego surdimensionné, Bäckström a l'impression d'être cerné par les imbéciles. Alors que lui, malin, arrive non seulement à faire avancer l'enquête, mais également à se faire payer un tas d'heures sup' au nez de sa direction. Si c'est pas beau ça ! Heureusement que ses collègues travaillent et essayent de faire avancer l'enquête, parce que ce ne sont pas les méthodes révolutionnaires du garçon qui feront baisser la criminalité en Suède. 

Voici un roman policier qui sort des sentiers battus, en nous présentant un flic pas assez sympa pour qu'on s'y attache, mais pas non plus assez odieux pour qu'on le déteste franchement. Ce Bäckström nous agace, nous donne envie de lui coller quelques claques, titille la fibre féministe de tout un chacun, nous indigne parfois. Ce faux héros présente néanmoins l'avantage de faire graviter autour de lui une galerie assez intéressante de personnages. Du flic tourmenté par un épisode de sa jeunesse à la femme adultère, on jette un oeil à travers leurs existences d'humains, laissant un instant derrière eux leur costume de représentants de la loi. 

Le petit bémol c'est que tout ça est un poil long. Diluer une enquête sur plus de 600 pages, c'est compliqué. Et quand ladite enquête tourne en rond, ça peut ralentir clairement le rythme. Alors pas de panique, on ne fait pas non plus totalement du sur-place, mais parfois le récit s'essouffle un peu. Et la fin peut laisser un peu perplexe, je l'admets. Sans déflorer trop l'intrigue, on va dire que c'est une fin sans surprise dans le déroulement, rien d'haletant ou de spectaculaire. Mais finalement on n'a peut-être pas besoin de ça, de l'effet de surprise permanent, de la surenchère de rebondissement que l'on peut trouver dans certains polars.Alors oui, personnellement, j'ai apprécié cette fin, et j'ai apprécié ce livre, sans en faire un coup de coeur, il m'a accompagnée pendant la dure période de Noël, celle où ma tolérance frise le zéro, et à chaque fois j'ai été contente de m'y replonger. 

J'ai lu ce roman dans le cadre d'un chouette prix mis en place pour l'anniversaire des éditions Rivages/Noir. C'est pour cela que vous aurez, au fil des mois, l'occasion de retrouver mes avis sur quelques unes de leurs publications, ainsi que sur d'autres titres qui m'ont tapé dans l'oeil chez eux. Je les remercie donc fort pour cette belle opportunité ainsi que pour les ouvrages que j'ai reçu par la poste,et ceux que je vais recevoir tout au long de l'année.
 
Pour ceux qui ont lu ce premier tome, sachez que la suite sort bientôt, et que l'on pourra avoir le plaisir de retrouver notre imbuvable (mais qui boit trop) Bäckström ainsi que son équipe. 

Leif GW Persson. Bäckström - Episode 1 : Linda. Rivages/Noir. 2016. 618p. 

Jeudi 26 novembre 2015 à 10:35

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Ma copinette Ayla a répondu aux questions d'une de ses amies et a décidé de me repasser le flambeau. Un peu tard, certes, je réponds à ses questions, et avec un vrai plaisir ( peut-être que petit à petit je vais revenir par ici, qui sait ?)

1. Pourquoi as-tu commencé à bloguer ? 

J'ai commencé à bloguer il y a mille ans, avec les premiers skyblogs, je crois que j'avais un besoin d'exister sur cette nouvelle chose qu'étaient les Internets. C'était une manière de communiquer avec mes amis à demi-mots, de poster des choses que j'avais besoin de sortir de moi, de savoir qu'ils le liraient. Pour la partie littéraire, j'ai commencé en 2010, avec ce blog, qui s'appelait à l'époque autrement, Je lisais beaucoup, j'avais déjà envie d'être libraire, et j'avais envie de partager les coups de coeur ou les déceptions sur lesquels je tombais. Ce blog a eu plusieurs périodes, des moments d'abandon, comme en ce moment, mais finalement je n'arrive pas à le lâcher complètement, il représente une part beaucoup trop importante de moi. 

2. Ton livre préféré ? 

Depuis mes quinze ans, c'est une certitude, je frémis à chaque lecture d'Antigone, de Jean Anouilh. Je me suis totalement absorbée dans ce texte, il me parle, il m'a amené pas mal de questionnements philosophiques, de réflexions sur la vie, la loyauté, l'amour, les liens familiaux, l'obéissance, la résilience... J'ai longtemps dit que si j'avais une fille un jour, je l'appellerais Antigone. C'est un texte tellement plus profond que ce que l'on peut croire lorsqu'on l'aborde au lycée, c'est un texte qui contient la vie, dans toute sa complexité, sa beauté, sa fureur, son abandon. C'est un livre que je relis régulièrement, quand j'ai besoin de me faire submerger par quelque chose de puissant. 

3. Ton artiste préféré ? 

Je ne sais pas trop quoi répondre à cette question, s'il s'agit d'artiste pictural, ou musical ... Et dans un cas comme dans l'autre, impossible de choisir. En art, je suis beaucoup trop volubile, Entre la peinture religieuse flamande du XVIeme siècle et les pré-raphaëlites... ( Oui, oui, je vous le disais, aucune cohérence) ou encore la Sécession viennoise ... Et puis si je lâche un peu la peinture à l'entrée du XXe siècle, cette période foisonne de photographes qui me remuent les tripes. Quant à la musique, ohlala ne me lancez pas sur la musique. Tout y passe, ou presque. Un artiste ? Impossible à choisir, un collectif ? Hm, je ne peux pas le cacher, je crois que FAUVE reste niché dans un coin réservé aux choses précieuses à mon coeur. Comme pour Antigone, je les aime pour la puissance de leurs mots, leur urgence. 

4. Le truc que tu préfères manger ? 

Ah mais faut-il vraiment toujours choisir une chose ? Ne peut-on pas accepter la multiplicité de notre être et donc de nos goûts ? ( J'essaye de faire de jolies phrases pour justifier le fait que : J'aime manger. Point. A peu près tout, autant de graines que de gras, autant de burgers dégoulinants de fromage que de plats vegans ou de puddings aux graines de chia. Mais si vraiment il faut choisir, alors je dirais une tartine de baguette fraîche avec du beurre salé. Simplement. 

5. As-tu des frustrations ? 

Oui, beaucoup ! Ne pas pouvoir lire tous les livres qui me font envie en est une assez importante. Courir après le temps en permanence. Avoir toujours plus de choses à découvrir et savoir qu'une seule vie ne sera pas suffisante pour réaliser le quart de ce dont j'ai envie. Ca, et de ne toujours pas réussir mes transitions en patins à roulettes. Mais bon, pour ça j'ai bon espoir ! 

6. Quel est ton rêve le plus fou ? 

Un truc assez révolutionnaire, j'ai l'impression. Un concept dingue ou tout le monde, mais vraiment tout le monde, aurait les mêmes droits, serait libre de faire ce qu'il veut de sa vie, de sa sexualité, de sa foi, de son genre, sans que cela nuise à qui que ce soit d'autre et sans qu'il soit jugé par qui que ce soit. Fou non ? 

7. L'endroit au monde où te te sens le mieux ? 

Au bord de la mer, les pieds dans le sable, avec les embruns qui viennent caresser ma peau. Et le soleil qui brille fort. 

8. Ta sensation préférée ? 

La plénitude et le confort que l'on ressent en se plongeant dans un bain chaud. 

9. Qu'est-ce qui te révolte dans la vie ? 

Les injustices, de manière générale ( on dirait un discours d'aspirante Miss France, je suis navrée) mais s'il faut choisir un cheval de bataille, le mien serait celui du sexisme. J'ai créé fin 2014 un groupe appelé Les féministes par inadvertance, dont le but est d'éveiller au féminisme, de déconstruire le mythe de la féministe hargneuse, misandre, toujours dans la contestation. Nous fonctionnons plus en essayant de véhiculer l'amour de chacun, le respect, l'accès aux mêmes droits pour tous ( que ce soit les femmes, mais aussi les hommes qui peuvent être victimes de certains préjugés ou stigmatisations) . C'est un projet assez énorme, qui réunit maintenant plus de 600 personnes. C'est fou. C'est une petite pierre à l'édifice, et ça me remplit de joie. ( Et si ça vous intéresse, vous pouvez nous trouver sur Facebook ! ) 

10. Un message particulier pour la personne qui t'a invitée à répondre à ce questionnaire relou ? 

Beaucoup d'amour et de cookies, le futur s'annonce beau, brillant, fantastique et administratif. On grimpe la première marche et la satisfaction une fois arrivées au sommet sera au-delà de toutes nos espérances. 

11. Une personnalité que tu admires ? 

Difficile ici aussi de n'en choisir qu'une. Chaque personne possédant ses défauts, j'ai du mal à admirer quelqu'un totalement, aveuglément. Mais je crois que, si, en y réfléchissant bien, je voue une forme de culte à Amma, cette femme qui pratique l'amour inconditionnel, qui passe des heures à prendre des gens dans ses bras, à les aimer, tout simplement, avec bienveillance. Je crois que s'il y avait plus de gens comme elles sur ce petit bout de caillou que nous partageons, le monde serait un peu meilleur. Donc, le mot de la fin serait je crois : Aimez-vous les uns les autres, bordel. 

Afin de reprendre le flambeau et ne pas laisser mourir ce tag, j'invite donc C'era una volta à y répondre ! 



Lundi 12 octobre 2015 à 15:34

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Sonny Lofthus s'est retrouvé en prison il y a très longtemps, pour des crimes terribles qu'il a acceptés sans broncher, parce qu'il en était responsable. Héroïnomane, sans beaucoup de repères, fils d'un membre de la police qui s'est suicidé plusieurs années auparavant, le tableau de sa vie n'a rien de reluisant. Depuis douze ans qu'il croupit dans sa cellule, il ne cesse de se demander pourquoi son père a trahi la police, pourquoi il a accepté de devenir une taupe, pourquoi c'est à lui de porter ce fardeau. Lorsqu'un détenu lui confie que son père a été assassiné, Sonny rêve de vengeance, d'évasion, de justice. Plein de ressources, il se retrouve en liberté et prêt à prendre sa revanche, peu importe le prix. 

http://www.etenplusellelit.fr/images/oba616f2capturedecran20151002a1259.pngPremière incursion dans l'écriture de Jo Nesbo pour ma part, et je n'en suis pas déçue du tout. Le Fils est un roman qui se lit avec plaisir et qu'on a du mal à lâcher. Tout d'abord le personnage principal est terriblement attachant. Pourtant il n'a pas grand chose pour plaire : un passé de criminel endurci, une addiction à la drogue, de nombreux délits à son actif... Mais tout de même, il se dégage de lui une douceur incroyable, une forme de beauté étrange qui donne envie de le suivre jusqu'au bout du monde. ( Oui j'admets, j'ai eu un gros faible pour ce garçon, je ne peux pas le nier ) 

L'intrigue en elle-même est assez simple, venger la mémoire du père, se faire justice soi-même, c'est certes déjà vu, mais ça n'empêche pas de prendre son pied à voir Sonny déjouer les pièges tendus par ceux qui veulent sa peau (et il y en a un paquet). Du côté de l'enquête, on suit un vieux briscard de la police norvégienne, accompagné d'une jeune recrue plutôt brillante et ambitieuse. Ces deux-là ont un paquet de choses à s'apprendre mutuellement et l'enquête va les mener au coeur d'un scandale de trahison au sein de la police, de corruption à différents échelons de l'administration pénitentiaire ainsi que de duplicité d'un membre du clergé. Il y a quelque chose de pourri au royaume de Norvège, et c'est Sonny qui, bien malgré lui, va mettre le pied dans la fourmilière. 

Le récit est rythmé, avec plusieurs bons rebondissements, possède une forme d'humour très agréable et aborde des sujets un peu plus profonds également ( Absence du père, besoin de justice ou d'autodestruction, sacrifices ou trahisons par amour...).   .Réussite donc pour la découverte de cet auteur, j'ai bien envie maintenant de me plonger dans sa série des Harry Hole afin de découvrir un peu plus son travail et son écriture. 

Jo Nesbo. Le fils. Gallimard : Série Noire. 2015


Jeudi 1er octobre 2015 à 12:42

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 Une maison qui brûle dans la campagne américaine, un homme assoiffé de sang et de vengeance prêt à tout pour prouver au monde qu'il existe et qu'il est invincible, un homme qui enlève un enfant, poussé par de bonnes raisons, une femme qui veut se venger, une autre qui ne sait plus différencier l'angoisse et les souvenirs, des adolescents qui disparaissent, le goût du sang, le craquement des os que l'on piétine, c'est tout cela à la fois. 
Les loups à leur porte, c'est la violence poussée à son paroxysme, le déraillement du quotidien, la première marche sur la spirale mortifère, le besoin de nuire niché au creux du ventre, qui palpite au coeur de la nuit.  Construit comme un recueil de nouvelles, ce roman puzzle réunit petit à petit les morceaux, met en exergue les liens entre chaque protagoniste, son rôle, sa petite pierre apportée à l'édifice du noir. Jérémy Fel s'intéresse à ceux qui ont franchi la ligne, qui ne peuvent plus faire demi-tour, à ceux qui dansent sur la frontière, qui se retiennent de passer de l'autre côté et qui basculent, comme par inadvertance. 

http://www.etenplusellelit.fr/images/1200314712691324797792452175850156151181400n.jpgMêlant rêves et réalité, l'auteur plonge son lecteur dans l'onirisme, au sens du délire impossible à dissocier du réel. J'ai eu l'impression que l'auteur me chuchotait à l'oreille que les loups sont à la porte, ils rôdent dans les rues, dans les maisons, sous le lit, ils vous voient dans le noir, quand vous êtes seuls, quand vous avez peur. Mais il n'y a rien à craindre, car le loup est en vous et il vous ronge déjà de l'intérieur. On sort de cette lecture un peu déstabilisé, rempli de cette atmosphère si particulière, comme un brouillard poisseux, qui fait les grands livres. Sauf que. Malgré plein de points formidables, un vrai travail narratif, une ambiance , l'auteur n'évite pas les écueils du premier roman. Jérémy Fel n'est pas Joyce Carol Oates ou Laura Kasischke, mais il est en bonne voie. 

On sent que quelque chose ne colle pas, que ce puzzle est un peu trop approximatif, les pièces ne s'emboîtent pas très bien, mais vu de loin ça donne tout de même un joli tableau. A force d'aller creuser dans la fange qui habite chacun de nous, j'ai eu l'impression que l'auteur s'était senti obligé d'aller creuser au-delà du réel, d'aller puiser dans la réserve des mythes urbains, dans les légendes de grands psychopathes tordus à l'extrême, avec des caves souterraines, des salles de tortures, d'aller épuiser la réserve fantasmatique du glauque. Alors que s'en tenir à des choses plus simples donne des chapitres virtuoses (notamment le premier ou le délire psychotique de la jeune femme dans sa maison de Manderley). Mais au final, Les loups a leur porte se laisse lire avec un réel plaisir, on apprécie les références musicales de qualité et on frissonne sous la couette comme quand, adolescent, on découvrait Stephen King. 

Jérémy Fel. Les loups à leur porte. Rivages, 2015. 448p. 

Jeudi 1er octobre 2015 à 12:07

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 Bonjour les petites loutres ! 

Un article rapide pour ceux qui attendent le Challenge Cold Winter de cette année. Je ne pourrai pas le reprendre. Pas que je n'en ai pas envie, j'ai vraiment passé deux années super chouettes à m'en occuper, mais vraiment ça me prenait un temps fou, et c'est un temps que je n'aurai pas cette année. Je le sais et je n'ai pas envie de me lancer dans un truc que je ne pourrai pas suivre jusqu'au bout. Vous avez déjà pu remarquer que j'avais totalement déserté ce blog, je n'ai plus vraiment le temps, parfois pas trop l'envie. Donc refaire un Cold Winter, ce serait juste impossible, entre le boulot, les lectures, le derby, l'Amoureux .. 

MAIS, je n'ai pas envie que ce Challenge disparaisse. Il est vraiment chouette et assez fédérateur. Il s'est imposé depuis 3 ans et j'ai l'impression que les gens l'attendent chaque automne. DONC, je me dis que si vous êtes motivé(e), si vous avez envie de reprendre ce challenge cette année, c'est le moment ! Foncez, reprenez le flambeau, mais s'il vous plaît, ne le laissez pas mourir ... 

Si l'un d'entre vous est intéressé et a besoin de détails quelconques, je suis dispo pour répondre à toute question. Alors je compte sur vous ! 



Mercredi 2 septembre 2015 à 13:39

 On en a parlé partout, impossible de ne pas savoir que David Lagercrantz,  journaliste et auteur suédois, a publié jeudi dernier le quatrième tome de la série débutée par Stieg Larsson. Certains ont rapidement crié à la trahison, ont descendu l'ouvrage pour des raisons toutes autres que le fond du roman et ont mis au pilori un livre qu'ils n'avaient, pour certains, pas lu. Fan depuis des années de Lisbeth Salander et Mikael Blomkvist, je me suis ruée sur Ce qui ne me tue pas dès sa sortie, et l'ai dévoré en quelques jours. 

http://www.etenplusellelit.fr/images/1147092millenium4suspenseetodeurdesoufresavammententretenusweb021276275205.jpgBien que quelques années se soient écoulées depuis que l'on a croisé Lisbeth pour la dernière fois, elle est toujours sur la brèche. Plus discrète depuis quelques temps, elle n'a pas abandonné ses recherches pour essayer de faire la lumière sur les activités de feu son cher papa, Zalachenko. Et puis elle a mené quelques activités parallèles, pour s'occuper. Comme pirater la NSA par exemple.... De son côté Mikael Blomkvist est passé des journalistes en vogue au dernier des loosers. Millenium est en perte de vitesse, le groupe a été racheté par un homme dont l'amour du journalisme équivaut à celui des enfants pour les brocolis. A l'affût d'un scoop ou d'un article de fond valable, il se retrouve à prendre un verre avec un homme qui lui parle de Franz Balder, scientifique, informaticien, génie de l'intelligence artificielle sur le point de révolutionner ce domaine. L'homme en question a travaillé pour divers grands groupes aux intérêts parfois obscurs, et est dernièrement devenu discret, secret, paranoïaque... Comme souvent dans Millenium, les parcours de ces personnages vont se mêler, et s'ajouteront à tout cela un enfant autiste aux capacités mathématiques hors du commun, les inspecteurs Modig et Bublanski que l'on connait déjà, un jeune journaliste prêt à tout pour rester intègre, de gros bras russes qui ne font pas dans la dentelle, et Ed the Ned, gardien de la sécurité de la NSA, un peu chiffon depuis que quelqu'un a piraté son bébé. 

Cinq cent pages de pur bonheur ! Voilà ce que l'on garde de ce quatrième tome. L'auteur, fidèle à ce que Larsson avait mis en place, débute une nouvelle intrigue tout en raccrochant les wagons avec la précédente. On se remémore quelques évènements marquants et puis on plonge dans un univers complexe où l'auteur nous guide en douceur. Pas besoin d'être expert en nombres premiers ou décohérence quantique, il suffit de se laisser porter par l'histoire et de savourer. Mikael Blomkvist devient un peu plus sentimental et prompt à l'introspection, mais je mets cela sur le fait qu'il a pris quelques années depuis La reine dans le palais des courants d'air. Lisbeth, quant à elle, reste fidèle à ses idéaux, sa morale, sa violence, son courage et sa badass-attitude. 

Mais sans copier Larsson, Lagercrantz met aussi en route une nouvelle histoire, fouille le passé de personnages qui ne sont pas les siens et en tire une belle cohérence. Il ancre son récit dans un contexte politique actuel, où l'espionnage et le contrôle sont omniprésents. Il pose également des questions de fond, à savoir : Quand le gouvernement espionne et agit comme des criminels, qu'est-ce qui différencie les criminels et le gouvernement ? Je ne veux pas en dire trop pour laisser le plaisir de la découverte, mais sachez que si vous aviez peur de ce quatrième tome, vous pouvez y aller les yeux fermés. Vous y trouverez une intrigue passionnante, bien documentée, rythmée ainsi que des personnages tout en profondeur. Et puis, franchement, vous n'allez pas passer à côté d'un moment avec Lisbeth ....

David Lagercrantz.
 Millenium 4 : Ce qui ne me tue pas. Actes Noirs, 2015. 23 € 

Mardi 28 juillet 2015 à 16:40

 " - T'as pas l'air dans ton assiette, dit Sans-Couilles avec indifférence tout en prenant un marteau.
Mais ce n'était pas un marteau ordinaire. C'était un marteau industriel en acier inoxydable, de quatre kilos. De ceux qu'on emploie pour enfoncer des piquets dans le sol quand on plante un chapiteau de cirque. Il était flambant neuf. Sans-Couilles arracha l'étiquette de prix attachée à la poignée. 
Sid devait avouer que cet outil inspirait le respect. 
- Où t'as dégoté cette saloperie, Johnny ? 
Jonnhy Sans-Couilles sourit comme un petit garçon qui vient de nouer ses lacets correctement pour la première fois. " 

http://www.etenplusellelit.fr/images/0909coverfrank54b5163c70607.jpg Nick Valentine aurait pu passer sa journée à siroter un verre, ou deux, ou trois et s'enfiler benoîtement des cachets d'Oxy si Norman Russo, petit employé de banque, ne s'était pas suicidé. Ou, plus exactement, si on ne l'avait pas suicidé. Et avec une très mauvaise mise en scène, soit dit en passant. Ancien flic reconverti en détective privé et alcoolique notoire, Nick se penche mollement sur l'affaire, jusqu'à ce qu'un nouvel élément vienne titiller sa curiosité et son portefeuille désespérément vide. La banque où travaillait Russo a été cambriolée par deux guignols dans une fourgonnette de boulangerie (on a affaire à des flèches vous vous en rendrez compte) qui ont réussi à prendre la fuite avec le magot. Il ne serait pas si compliqué à Nick de pousser l'investigation jusqu'à tomber sur le fric, en mettre un peu dans sa poche pour lui et Frank Sinatra et merci au-revoir messieurs-dames. On s'en doute, les choses vont être légèrement plus complexes. Et violentes. Et épiques. Ah oui, j'oubliais, Frank Sinatra, c'est le chien. 

Si vous aimez les romans noirs ultra-violents mais avec une réelle plume et que vous avez les tripes bien accrochées, alors je vous conseille de grimper fissa dans Crown Victoria de Nick Valentine pour un voyage qui risque de vous décoiffer un peu la mèche. De rades miteux en clubs de strip-tease où l'on sert du chili, c'est le fin fond de l'Amérique que nous offre Matthew McBride. Une Amérique qui galère, qui survit de petits boulots ou de petits trafics, avec l'appât du gain comme une carotte devant un troupeau d'ânes. Tout est permis, un peu comme au Fight Club. De gros bonnets commanditent des opérations juteuses en envoyant quelques paumés sur le terrain, et ce sont ces tarés infréquentables auxquels Nick Valentine va se confronter. 

Nick n'est lui-même pas exempt de tout reproche, loin de là. Végétant dans une existence que l'on peut assez honnêtement qualifier de merdique, se réveillant pour boire, avaler des burgers et emmener Frank Sinatra pisser au coin de la rue, c'est malgré tout un homme assez attachant, porté par quelques valeurs, au passé pas forcément rose. Encore un ancien flic en rupture avec la société vont hurler les adeptes du genre, mais, en toute honnêteté, c'est ce qui fonctionne. Que dire de plus ? Ca râpe, ça gratte un peu, mais qu'est-ce que c'est drôle ! Et qu'est-ce que c'est bien écrit ! Alors laissez-vous porter par l'appel de la coke et du chili, ça pimentera vos vacances ! 

Matthew McBride. Frank Sinatra dans un mixeur. Gallmeister, 2015.
 246p

J'ai eu la chance de rencontrer Matthew McBride aux Etonnants Voyageurs, cette année. Cet auteur a été absolument charmant et, une fois rentré aux Etats-Unis, a accepté de répondre à quelques questions que j'avais à lui poser. Je le remercie très chaleureusement pour cela. Il a pris le temps de répondre aux questions, en toute franchise, et c'est ce qui a rendu cet échange précieux à mes yeux. Je suis ravie que cette opportunité se soit présentée, et ravie également de pouvoir vous faire partager cet entretien. Les questions et réponses sont en anglais et j'ai pris le parti de ne pas les traduire, je sais que c'est assez excluant pour les personnes ne parlant pas la langue, mais il me semblait que traduire ces réponses dénaturait leur sens profond et faisait perdre énormément au contenu. (De plus, je n'ai aucune compétence en traduction). Je vous laisse donc en compagnie de Matthew McBride ! 



- When did you start writing? Was it a goal in your life to become a writer or was it an accident? 
 I’ve always known I was a writer, but to be a published writer and actually get paid to write, that has been a goal for as long as I can remember. Since I have no real education or background in writing it’s been a long road and it’s been rough, but I’ve stuck with it. You have to. 
A writer must write.

- Frank Sinatra in a blender is your first book published in France; do you have other books published in the US? Or do you plan to release another book soon? 
I’ve published two books. My second book, A SWOLLEN RED SUN, will be translated to French in 2016 and it will be published by Editions Gallmeister. I’m currently writing a new novel about drug smuggling that’s set in BaliIndonesia, where I’ve been living since last year.

 - Where did the plot of Frank Sinatra came from? Too much drugs? A very fertile imagination? Something that happened in your life? 
First of all, there is no such thing as too much drugs, so I would say the answer is no to the first question and yes to the second. As to the third, I’d published a few short stories and I really liked two of the characters in one of them—English Sid and Johnny No-Nuts—so I decided to use them again in a book and I ended up building a story around that. I also wanted to write about a Private Investigator who played by his own rules and worked the case like a boss, so I created Nick Valentine. The rest just fell into place as I wrote.  

- How did you start writing this book? Was it with a very precise idea of where you wanted to go, or did you get carried away with the characters?
I’d been working as a tree trimmer—using a chainsaw and cutting down trees—but I got laid off from the job because I sucked at it. Since I had the time off, I started writing long and hard every day. Things fell into place very quickly, but I had no idea where the story would go. I don’t really know what I’m going to write until I write it.

- And why Frank Sinatra? Why not Ottis Redding or Michael Jackson? 
I’ve always been interested in gangsters and organized crime, and, back in the day, Frank Sinatra was highly respected among members of organized crime. Gangsters built Las Vegas, and that’s where Frank played, so he got to know many of them. Beyond that, there is only speculation as to the depth of his friendships, but it’s safe to assume there were probably a handful of murderers back then who counted themselves among his biggest fans.

 - Where do you find your inspiration? (Books, series, movies, art?) And do you have some inspiring authors? 
Inspiration is unpredictable and it comes in various forms, but cinema is an early love of mine, though I rarely watch movies anymore. But I used to. A lot. Though television is what I watch these days, if I watch anything, because Hollywood keeps fucking up movies. Some of the best writer’s out there are now writing for TV. Shows like, Breaking Bad are phenomenal because the writing is so strong. As audience members, we find ourselves rooting for Walter White, who is really the bad guy—and we know it. But we like him, so we cut him some slack; even though he’s a drug-dealing murderer. The Wire is one of the greatest shows ever made. So isThe Shield (highly underrated), but I don’t watch much TV anymore either. Now it is books that inspire me, more so now than at any point in my life, and I read a writer for his voice: Cormac McCarthy is God. Hunter S. Thompson, Hemingway, John Steinbeck, F. Scott Fitzgerald, Daniel Woodrell, William Gay, Larry Brown, Harry Crews.

I like strong, brave writers: Writers who write what they want and do it well and don’t care if they offend anyone.

 - What's the best book you ever read? 
Child of God. The Road. Blood Meridian. Anything by McCarthy.

 - Are chili and strippers the two best things in the world? 
They are both good and fine and I appreciate Chili as much as the next guy, but the idea of eating it at a strip club seems absurd to me. Still, people do it. Some strip clubs even have an All-You-Can-Eat Buffet. That’s just weird. 
As far as strippers, they are special and I value them. But I have known a few, and I end up feeling sorry for them. I’m not sure why, or if I should, but I do. Also, strip clubs are kind of disgusting; there is a certain desperation among the clientele. At the end of the night, they’re just empty rooms filled with broken people.

 A strip club is the loneliest place in the world. 


Vendredi 19 juin 2015 à 21:21

 «  - C’est la guerre !
Mon père a claqué la porte d’entrée. Il a crié ces mots sans enlever son manteau. Il a répété « la guerre » sur le seuil de chaque pièce. Le salon, la salle à manger. Nous étions dans la cuisine, ma mère et moi.
- C’est la guerre.
Mon père, immense, occupant tout le chambranle. J’épluchais trois carottes, ma mère préparait un poireau.
- Qu’est-ce que tu racontes ?
Il l’a regardée, sourcils froncés. Ma mère et ses légumes. Il était mécontent. Il annonçait la guerre, et nous n’avions qu’une pauvre soupe à dire. »

http://www.etenplusellelit.fr/images/41NILBLa2vLSY344BO1204203200.jpgDifficile de grandir dans une famille où la figure paternelle est défaillante, où elle n'est pas fiable, où elle est un colosse de papier. Pour Emile, les soirées à la maison sont toujours imprévisibles. Peut-être que le père ne parlera que de vieilles histoires, peut-être qu'il le laissera tranquille. Mais peut-être que ce seront les coups, les plans, les pompes à faire au milieu de la nuit. Emile doit être préparé, parce que son père a un plan, il a tout prévu. Son père conseillait De Gaulle, avant, quand il était plus jeune, et souvent il a été de bon conseil. Mais là, cette histoire d'Algérie indépendante, c'est à rien y comprendre. L'Algérie est française, pas de doute. Alors c'est la guerre, alors il va falloir tuer De Gaulle. Et c'est Emile qui va s'en charger. 

Même si j'aime quand Sorj Chalandon m'emmène en Irlande ou au Liban, même si je suis suspendue à ses lèvres de reporter de guerre, ses incursions dans la vie familiale française des années 60 sont couronnées de succès. Précédemment, avec Le Petit Bonzi, il commençait à coucher sur papier une enfance assez rude. Avec Profession du père, il crève l'abcès, il fait le portrait de ce père effrayant, tyrannique, malade, tellement malade. Comment ne pas ressentir d'empathie pour ce jeune garçon, pour celui qui, des étoiles dans les yeux, croit chaque parole de son père, ferait tout pour voir de l'amour dans ses yeux, de la fierté. 

Avec des mots justes, des mots comme des gifles, Sorj Chalandon raconte l'enfance, la sienne peut-être. Il est toujours difficile de savoir où commence la fiction, mais ce n'est pas si important. L'important, c'est l'émotion véhiculée par le texte, sans jamais de pathos. Et au-delà de la tyrannie familiale, on plonge dans l'histoire de la France, l'histoire des "événements" d'Algérie, l'époque où les enfants allaient écrire OAS sur les murs, sur ordre de leurs parents. Histoire, celle avec un grand H, mais aussi la petite, celle de cette famille, du père malade qui brise la vie des siens, celle de la mère, passive, incompréhensible, celle de ce petit garçon dont l'enfance fut amputée de ses rêves, de son insouciance. 

Sorj Chalandon. Profession du père, Grasset, 2015, 316 p. A paraître le 19 août 2015



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