Lundi 22 décembre 2014 à 8:58

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 " Oncle Joshua ne parlait jamais ouvertement de ses années passées en Amérique du Nord. Il fallut qu'il me surprît un jour en train de contempler une carte de l"Alaska et du territoire du Yukon au Canada pour m'accorder les informations les plus détaillées que je lui avais jamais extorquées. Cette carte se trouvait dans un vieil atlas bedonnant rangé dans la bibliothèque de Tredower House. Il avait acheté la plupart des livres de cette pièce en vrac à Mrs Pencavel de façon à pouvoir les étagères, je suppose, puisqu'il n'était pas ce qu'on appelle un littéraire. Les cartes, en revanches, il avait l'air d'aimer ça. Peut-être lui rappelaient-elles sa période nomade. Celle-ci avait dû répondre à je ne sais quel besoin de son âme, sinon elle n'aurait pas duré aussi longtemps.Et, sans surprise, l'atlas semblait toujours s'ouvrir à cette page précise." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/GoddardRetourHiRes.jpgChris Napier n'a jamais entretenu de relation proche avec sa famille. Des années d'alcoolisme l'ont même plutôt éloigné de ses proches. Mais lorsque après plusieurs années de sevrage il se rend au mariage de sa nièce dans la maison familiale de Tredower House, il ne s'attend pas à ce que le passé vienne douloureusement se rappeler à lui. Sa famille vit confortablement sur l'héritage d'Oncle Joshua, assassiné quelques décennies auparavant. Le meurtrier, Michael Lanyon, avait été condamné et exécuté sans qu'aucun doute ne plane sur sa culpabilité. Mais au cours de cette journée particulière, Nicky Lanyon, le fils du meurtrier et l'ami d'enfance de Chris, refait surface avec quelque chose à dire au sujet de la mort de son père et d'une possible erreur judiciaire. Avant  qu'il ait pu révéler ses secrets, il est lui-même retrouvé mort. Chris Napier, poussé par la culpabilité ainsi qu'un devoir de mémoire pour son ami, va plonger dans l'histoire de sa famille afin de faire la lumière sur cet épisode trouble du passé des Napier. 

Auteur reconnu depuis le succès d'Heather Mallender a disparu, Robert Goddard signe ici un roman que l'on ne lâche qu'à regret. Dressant le décor d'une famille irréprochable des Cornouailles britanniques, il érafle petit à petit le vernis, brise l'image lisse d'individus que la concupiscence peut pousser à tout. Le Retour est un roman à mi-chemin entre le roman noir, la saga d'une famille pas si bien sous tout rapports, la quête désespérée d'un homme seul contre les siens. Seul individu que la vérité tient vraiment à coeur, Chris Napier est attachant. Ses failles, ses faiblesses, ses actes insensés font de lui un personnage plaisant à suivre, loin des stéréotypes. 

Alternant avancée de l'enquête de Chris et retour dans le passé sur l'histoire familiale des Napier, Robert Goddard sait doser le rythme comme il faut. Passer des souvenirs d'enfance du héros à une enquête qui parfois devient dangereuse et dérape, c'est comme passer de vieilles diapos jaunies de vacances à un film d'action sur grand écran, mais ça fonctionne, et même très bien. Attention toutefois à avoir une bonne mémoire des noms, ou alors à faire comme moi, un petit arbre généalogique des personnages à portée de main, parce que les personnages sont nombreux et l'alternance des époques n'aide pas forcément à s'y retrouver. Autre aspect intéressant du roman, il tient la route jusqu'au dénouement final, ce qui n'est pas toujours le cas. 

Au-delà de cette enquête familiale, le point positif du Retour, c'est la plongée dans un contexte historique bien détaillé. La Grande-Bretagne d'après guerre, le rationnement, la reconstruction, toute cette ambiance est décrite de manière vivante, dressant un décor fouillé et concret. Le Retour est un roman qui peut plaire aux lecteurs qui ne sont pas spécialement amateurs de polars, car il sort des sentiers battus. Bien que le meurtre initial soit très présent qu'une ambiance tendue porte le roman, on baigne surtout dans une histoire familiale trouble, le récit d'une enfance, d'une amitié ainsi que du besoin d'un homme de faire éclater la vérité au grand jour. Non, vraiment, je vous le dis, Le Retour est un excellent roman. 

Robert Goddard. Le Retour. Sonatine, 2014. 428 p. 

Vendredi 12 décembre 2014 à 11:46

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 "Après avoir laissé l’eau ruisseler dans ma gorge, je renversai la tête et écoutai les paroles. Une chanson folklorique russe, l’histoire d’un homme emprisonné pour avoir dit la vérité. Il s’évade de sa prison par une nuit sans lune et arrive au bord du lac Baïkal, où il monte dans une barque de pêcheur. En traversant le lac pour retourner voir ses parents, il chante une chanson triste. Parvenu sur l’autre rive, il embrasse sa mère et s’enquiert de son père et de son frère. Mais son père est mort et repose depuis longtemps dans la terre humide, tandis que son frère porte des chaînes en Sibérie"

http://www.etenplusellelit.fr/images/9782749133362.jpgAlors qu'il chasse avec ses deux fils, Luka aperçoit au loin un homme qui avance péniblement dans la neige. Il est faible, sur le point d'abandonner. Dans son traîneau, deux enfants, morts, dont une petite fille affreusement mutilée. Luka prend le risque de ramener cet homme dans son village ukrainien, bien que rien ne soit sûr à cette époque. Les communistes affluent de partout, envoyés par Staline fin de collectiviser et envoyer les koulaks dans des camps de travail. Mais Luka est persuadé que cet homme est innocent, qu'il n'est ni un communiste ni un tueur d'enfants. Mais le village n'est pas de cet avis et préfère écarter tout risque en envoyant cet homme se balancer au bout d'une corde. C'est alors qu'une petite fille disparaît. Jugé coupable d'avoir introduit un intrus dans leur paix relative, Luka est envoyé à sa recherche. Mais celui qui a enlevé cette enfant est bien plus habile, rusé, et cruel qu'il n'y paraît. Luka se lance alors dans une traque dangereuse, au péril de sa vie et de ceux qu'il aime.

Ah, l'Ukraine en 1930, voilà déjà un décor qui fait rêver. Le froid, la neige, le manque de nourriture et la menace des communistes qui peuvent surgir à chaque instant ... Le décor est planté, dans le village de Vyriv, on vit dans la peur. Peur de mourir de faim, d'être envoyé en Sibérie, de voir les siens emmenés, ou tués. C'est cette peur sourde qui régit le quotidien des habitants qui explique leur geste atroce. Tuer un homme, le rouer de coups, le pendre, lui faire porter toutes les angoisses d'un peuple que l'on dépossède petit à petit. Loin de dépeindre des personnages manichéens, Dans Smith joue au contraire sur la dualité de l'être humain. On peut être du côté des gentils, mais commettre des actes terribles. On peut faire le mal uniquement parce que l'on a peur.
 

Et l'on peut être à la recherche d'une petite fille en danger, et ressentir le plaisir de la traque, de la chasse. Le personnage de Luka est un ancien soldat. Il a combattu tour à tour dans différentes armées, et s'est reconverti en honnête paysan. Mais l'adrénaline des batailles lui manque, le sentiment de danger, l'attente, la préparation d'un plan. Lors de la recherche de cette enfant, il ressent, coupablement, un certain plaisir à replonger dans ses vieilles habitudes. Il est humain, il a des sentiments contradictoires tant envers lui qu'envers ses fils, envers l'homme qu'il recherche. Cette recherche dans la psychologie des personnages est vraiment un atout de ce roman. 

Quant à l'aspect historique, je ne suis pas assez calée sur la période pour juger de la véracité des faits énoncés, mais je fais confiance à l'auteur et j'ai eu plaisir à me plonger dans une page d'histoire sordide. On a souvent tendance à oublier que le régime de Staline a fait des millions de morts, que des pays entiers ont été dépossédés de leurs biens, que des familles ont été contraintes à l'exil, que même les enfants étaient envoyés en camps de travail, au nom de la grande Mère Patrie. Mais ce roman a tout de même quelques bémols. Tout d'abord certaines longueurs, quand la traque dans la neige s'éternise un peu. Et la fin, la toute fin de ce roman. Je n'en dirais qu'un mot : pourquoi baigner le lecteur dans tout ce que l'humain a de pire, si c'est pour finir sur une note assez invraisemblable et presque trop humaniste pour être vraie ?

Dan Smith. Le village. Cherche midi, 2014. 462p. 

Dimanche 7 décembre 2014 à 21:29

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Helen n'a jamais rien connu d'autre que l'Internat. D'aussi loin qu'elle se souvienne, elle n'a aucun souvenir de ses parents, seulement des dortoirs, de la surveillance quasi militaire, de ces filles qui étaient envoyées au Ciel... Le Ciel c'est cette pièce sombre où sont mises les filles qui désobéissent, ou qui prennent pour les autres. Il y a tellement de règles, tout est une raison pour être puni. Et puis il y a la Phalange qui surveille le pays. Des années auparavant, la Phalange est arrivée au pouvoir et a fait régner la terreur. 

Alors quand Milena, la meilleure amie d'Helen, s'enfuit avec un des garçons de l'autre Internat, c'est un grain de sable dans l'engrenage toujours bien huilé des dictatures. Helen décide elle aussi de tenter quelque chose, de sortir de cette vie maussade et sans saveur. Accompagnée de Milos, elle est bien décidé à mettre la main sur son amie, et à reprendre le combat perdu par leurs parents des années plus tôt. Un combat que la Phalange a gagné. Mais cette fois la chance jouera peut-être en leur faveur. 

http://www.etenplusellelit.fr/images/8c79841zusvuwukl.jpg Quelques années plus tôt j'ai entendu énormément de bien sur ce roman, alors quand il m'est tombé sous la main je n'ai pas hésité à le dévorer. Le style de Jean-Claude Mourlevat m'a séduite. Clair, simple mais sans prendre qui que ce soit pour des imbéciles, il suscite l'empathie, la colère, le chagrin. Nos émotions de lecteur ne sont pas épargnées et tant mieux ! Il met en place un système simple de dictature et alterne les points de vue entre puissants et opprimés, entre les différents adolescents. Rien n'est simpliste, on peut s'attacher à certains personnages abjects car ils restent humains, on côtoie l'amour, mais aussi la mort, et le malaise quand on est celui qui la donne. 

C'est un roman complet qui malgré certains passage extrêmement tristes garde toujours une lumière qui ne s'éteint jamais. Certaines scènes m'ont fait frissonner, tant j'ai ressenti l'énergie d'une foule prête à mourir pour défendre ses idéaux, ses droits. Et j'ai trouvé que mettre en avant Helen était une belle idée. Car, pragmatiquement, ce n'est pas elle l'héroïne du livre, elle n'est pas celle qui a le pouvoir de changer les choses, elle n'est pas le rouage central. Mais elle a ce regard extérieur nécessaire et permet au lecteur de s'identifier. Le personnage des consoleuses est formidable. Des femmes dont le rôle est d'apporter de la douceur, du soutient, de l'amour, de la tendresse, mais attention, pas plus de trois fois par an....  Ce roman est destiné initialement à des adolescents, mais peut se lire même plus vieux, tant le thème est universel : Le combat perpétuel de la culture contre la barbarie.

Jean-Claude Mourlevat. Le combat d'hiver. Gallimard jeunesse, 2006. 418p. 


Vendredi 28 novembre 2014 à 17:13

 
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 Impossible de passer à côté de Charlotte. Cet hiver, il est sur toutes les lèvres, dans toutes les sélections, dans les vitrines, sur les papiers que nous tendent les gens quand ils entrent dans la librairie. " Avez-vous Charlotte? " Mais qui est Charlotte ? 

Lorsque David Foenkinos découvre l'oeuvre de Charlotte Salomon, écrire à son sujet devient inévitable. La jeune femme peintre si méconnue du grand public a pourtant laissé une oeuvre composée de plusieurs centaines de gouaches, accompagnées de texte, parfois de musique. Racontant sa courte vie, son travail, intitulé "Vie ? ou Théâtre ?" a fait l'objet d'assez peu de rétrospectives. Alors, avant l'arrivée en librairie du roman de David Foenkinos, qui avait entendu parler de Charlotte Salomon ?  Qui connaissait son histoire familiale tragique, la longue lignée de suicides poursuivant comme un sort ses proches ? Qui savait qu'elle était enceinte, lorsqu'elle fût internée et exécutée à Auschwitz ? Qui connaissait son amour brûlant pour Alfred ? 

Ce roman se lit vite, presque d'une traite, dans une urgence tout aussi palpable que son écriture. Les phrases sont courtes, l'auteur revient à la ligne après chacune d'elles. Il faut dire, il faut raconter Charlotte avec justesse et économie, dans un souffle saccadé. Le rythme donne l'impression de courir après le temps afin de le remonter, de replonger par secousses dans l'Allemagne nazie et dans l'existence de cette jeune femme si peu commune. Cette écriture n'a rien a voir avec les autres romans de l'auteur ; bien sûr on retrouve ses mots, sa manière de tourner les phrases, mais la forme est unique. A mi-chemin entre le roman, le poème en prose, on hésite, on danse sur la corde des formes. 

 
Faire l'amour devient l'occupation de leurs jours.
Le jardin sauvage accompagne cette errance sensuelle.
Les arbres, la chaleur et les senteurs.
C'est le théâtre idéal de l'abandon.
Cela ressemble sûrement à la naissance du monde.

Pour l'aspect biographique, je fais confiance à l'auteur pour me raconter ce qu'il pense vrai. Il n'est jamais aisé de mettre en mots la vie d'un autre, certains épisodes fondamentaux n'ayant aucun témoin. Alors le rôle de l'auteur est de combler les vides, de relier entre eux les moments importants, de tracer les pointillés disparus. Roman sensible, Charlotte recompose également des fragments de vie des proches de l'artiste, afin de donner du relief au portrait. Tout s'imbrique, on comprend mieux la jeune femme parce que ses proches évoluent également devant nos yeux. Sans ses parents, sans ses grands parents, sans Alfred, ou sa belle-mère, Charlotte ne serait pas Charlotte, elle n'aurait peut-être pas peint, elle aurait peut-être vécu très vieille et ne serait pas morte à vingt-six ans, portant son unique enfant qui ne naîtra jamais. 

Sans être un coup de coeur, Charlotte m'a transportée pendant quelques heures dans une Allemagne sauvage, dans la vie silencieuse et bouillonnante d'une femme , dans ses errances et ses fièvres, ses doutes, ses larmes, ses désirs. J'en ressors touchée, tant par la vie de l'artiste que par la forme que l'auteur a souhaité donner à ce portrait.  Et vous, alors, vous l'avez lu, Charlotte ? 

"Puisses-tu ne jamais oublier que je crois en toi."

 
David Foenkinos. Charlotte. Gallimard, 2014. 221p.
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Dimanche 23 novembre 2014 à 20:58

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A
lors que je poursuis mes découvertes policières, je me suis dit que jeter un oeil au dernier Paul Cleave ne serait pas du luxe, vu que j'en entends pas mal de bien autour de moi. Un ancien flic tout juste sorti de prison après avoir percuté une jeune étudiante alors qu'il était ivre et conduisait, la même jeune étudiante disparue, le professeur de la jeune étudiante tout aussi disparu et une tueuse en série courant dans la nature, sur le principe on a de bons éléments pour un polar musclé et rythmé. 

Paul Cleave décide de briser le suspense dès le départ en narrant son histoire selon plusieurs points de vue : Le premier, celui de Theodore Tate, ancien policier ayant passé quatre mois en prison après un accident de voiture ayant grièvement blessé Emma Green. Dès sa sortie, Tate se fait alpaguer par un ancien collègue afin de jeter un oeil au dossier Melissa X. La jeune femme est connue des services de police pour tuer des hommes en uniformes, mais n'a jamais été arrêtée. Au même moment, Emma Green disparaît à la sortie de son travail. 
Le deuxième point de vue est celui de Cooper Riley, professeur émérite de psychologie et criminologie dans l'université que fréquente Emma Green. Son petit hobby est de conserver des reliques de tueurs en série, passion étrange mais plutôt inoffensive. Lui-même est enlevé alors qu'il sort de chez lui par un admirateur des plus inquiétants : Adrian

Adrian est notre troisième point de vue, et de loin le plus malsain (bien que les autres ne soient pas si innocents que ça). Ancien patient d'un hôpital psychiatrique qui a fermé ses portes, Adrian aime par-dessus tout suivre les gens qui lui font du mal, tuer leurs animaux de compagnie, regarder leur propriétaire les enterrer puis retourner les déterrer. Il aime également allumer des feux, et occasionnellement faire brûler des gens, comme sa mère, par exemple. Vous l'aurez compris, un charmant garçon. Adrian fait diverses collections, mais il est sur le point d'en commencer une particulièrement intéressante, et Cooper Riley est sa première pièce. 

Vraiment, au départ, toute cette affaire me semblait tenir la route. Mais plus j'ai avancé dans ma lecture et plus Paul Cleave a dégringolé les marches de mon estime. Alors pourquoi ça ne prend pas avec moi ? Parce que la surenchère de gore et de macabre me semble desservir le propos. Être en présence de personnages mentalement instables et malsains, soit, décrire par le menu diverses scènes de viol en sentant le sourire pervers du narrateur, ça n'est pas forcément utile. Paul Cleave devrait savoir que parfois la suggestion produit plus d'effet que d'exposer les faits toutes tripes à l'air. Et pourtant je ne suis pas si sensible que ça. J'ai lu des romans noirs particulièrement crus et durs (je pense notamment au Diable, tout le temps, de Donald Ray Pollock, ou à Necropolis d'Herbert Lieberman) mais jamais je n'avais été obligée de mettre en pause ma lecture pour cause de nausée. Âmes sensibles, ou normales d'ailleurs, s'abstenir. 

Mais si ce n'était qu'une question d'écriture un peu trop explicite, ça passerait. En plus de cela Paul Cleave aggrave son cas avec un tas de petites incohérences agaçantes. Un inspecteur trop intelligent pour être honnête qui fait les bonnes déductions quand il le faut et trouve des indices et des pistes absolument tirées par les cheveux, ça lasse au bout d'un moment. Même réflexion pour le psychologue dépêché par la police qui fait le portrait de notre Adrian en deux secondes chronos sans la calculatrice. Et la fin fait même lever les yeux au ciel d'exaspération. (Attention Spolier alert) Que la jeune femme soit sauvée et s'en tire grâce à une capacité de résilience hors du commun, pourquoi pas, ça en fait un personnage assez  badass, mais que trois semaines après avoir été enlevée et séquestrée elle décide bravement d'intégrer les forces de police afin d'agir civiquement, ça sonne un peu propagande neo-zélandaise pour intégrer la maréchaussée. 

Je concède toutefois que le style de l'auteur donne envie de poursuivre sa lecture, que le personnage de Cooper Riley est assez intéressant, psychologiquement parlant, et que le décor donne un peu la chair de poule (les vieux hôpitaux psychiatriques désaffectés ça fait souvent son petit effet). Donc, tout n'est pas à jeter, mais un peu plus de réalisme et moins d'exagération dans le glauque et on arrivera à quelque chose de correct. 

Paul Cleave. La collection. Sonatine, 2014. 475p. 

Jeudi 20 novembre 2014 à 9:12

"- Il y a un bar ouvert la nuit...
- Je m'en fous. On se verra plus tard, à ton bureau.
- Culpepper, je reçois un client ce matin, un type plus généreux que toi. Et j'ai bossé toute la nuit. Si tu as l'intention d'utiliser cette info, je te conseille de ne pas traîner."
Strike perçut un grognement suivi d'un froissement de draps.
"T'as intérêt à m'offrir un truc bien juteux.
- Le Smithfield Café sur Long Lane", dit Strike avant de raccrocher."

http://www.etenplusellelit.fr/images/2702901versoiegalbraithjpg2343186.jpgDevenu un temps populaire grâce aux retombées de l'affaire Lula Landry (voir L'Appel du Coucou) le détective privé Cormoran Strike s'occupe désormais plus d'histoires de divorces, de tromperies et de filatures que d'affaires réellement intéressantes. Et ça ne semble pas s'arranger lorsque Leonora Quine lui demande de ramener à la maison son écrivain de mari, évaporé dans la nature depuis une dizaine de jours. Le type a l'air du genre à partir sans demander la permission afin de passer du bon temps avec l'une de ses maîtresses, rien de bien croustillant. Sauf qu'en grattant un peu, Cormoran Strike découvre qu'Owen Quine était sur le point de faire publier un ouvrage scandaleux, regorgeant de petits secrets désagréables. Lorsqu'il s'avère que cette disparition n'a rien de naturel et qu'Owen est sûrement en danger, ou même déjà mort, Strike réalise que cette histoire est bien plus complexe qu'il ne l'avait imaginé. Accompagné et aidé par son assistante Robin Ellacot, notre duo d'enquêteurs londoniens vont mettre le pied dans le dangereux monde de l'édition afin de découvrir qui pouvait en vouloir à ce point à Owen Quine...  

Quel plaisir de retrouver Cormoran Strike et Robin Ellacot pour ce deuxième opus ! Et quelle histoire ! JK Rowling, ou Robert Galbraith, nous prouve qu'encore une fois, elle est capable de se faufiler dans n'importe quel milieu afin de l'analyser, le décortiquer, le critiquer. Et ici c'est un univers qu'elle connaît plutôt bien, puisque l'on est en plein dans le monde des écrivains, éditeurs et agents. Et elle n'est pas tendre avec eux ! Décrit comme un monde de requins opportunistes, prêts à tout pour sauver leurs intérêts ou leur image, les éditeurs en prennent pour leur grade. Mais pas de panique, les auteurs ne sont pas épargnés ! Owen Quine est décrit comme une diva capricieuse, un tape à l'oeil exubérant sans aucune retenue ; Michael Fancourt comme un homme cynique, exempt de bons sentiments, impitoyable sous ses airs d'homme philosophe...

Et à côté de cette enquête, la vie de notre duo avance. Strike laisse de côté son histoire passée alors que la femme qui a partagé sa vie pendant seize ans se marie avec un homme qu'il méprise. Et Robin tente de jongler entre un métier dangereux mais passionnant, et son fiancé qui n'apprécie pas du tout qu'elle passe autant de temps avec Cormoran. L'équilibre est trouvé et l'auteur  nous livre un roman policier excellent malgré sa facture classique. Certains ont pu trouver à ce roman un rythme un peu lent, quelques impasses parfois, mais encore une fois je trouve que cela ajoute au réalisme de l'histoire. Effectivement, parfois, les choses piétinent, ne mènent à aucune piste fiable, baladent les enquêteurs. Strike et Robin ne sont pas épargnés !  

J'aime ce roman, comme j'avais aimé l'Appel du coucou, pour la vision de Londres qu'il offre, pour ces personnages si réalistes, si humains et pour cette ambiance inimitable. Rien de grandiose dans les meurtres, pas de plan machiavélique d'un tueur en série malsain, non, ici les mobiles et les intérêts sont plus réalistes.
On tue parce que l'on a peur, on tue parce que l'on est en danger, on tue parce que l'on remue de vieilles rancoeurs ou que l'envie de vengeance est plus importante que tout le reste. Je vous conseille vivement de découvrir ce duo d'enquêteurs attachant et leurs enquêtes passionnantes ! 

Robert Galbraith. Le ver à soie. Grasset, 2014. 570p.  

 

Lundi 10 novembre 2014 à 9:51

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"Comme toujours, Calum portait son manteau bleu décoré de boutons jaunes et un Glengarry usé par le temps sur le crâne. Il disait pouvoir discerner des formes dans la lumière du jour, mais ne rien y voir dans la pénombre de sa blackhouse. Alors,il préférait être assis dehors, dans le froid, et de voir quelque chose, plutôt que d'être aveugle au chaud à l'intérieur.
Je passais souvent du temps en sa compagnie, à écouter ses récits. Il savait presque tout sur les gens qui vivaient là et sur l'histoire de Baile Mhanais. Quand il m'a raconté pour la première fois qu'il était un vétéran de Waterloo, j'ai eu un peu honte d'avouer que je n'avais aucune idée de ce qu'était un vétéran, ou Waterloo. Ce fut mon instituteur qui m'apprit qu'un vétéran était un ancien soldat et que Waterloo était une bataille célèbre qui avait eu lieu à des milliers de kilomètres de là, sur le continent européen, et à l'issue de laquelle Napoléon Bonaparte, le dictateur français, avait été vaincu." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/petermay.jpg Sime n'avait jamais mis les pieds sur l'Île d'Entrée et n'avait jamais fait la connaissance de Kirsty Cowell avant le début de l'enquête sur la mort de Mr Cowell. Pourtant cette femme lui dit quelque chose, il est même certain de la connaître. Elle possède d'ailleurs un pendentif assorti à la bague familiale de Sime, ce qui ne fait qu'épaissir le mystère. Mais pas question de se lier avec elle, car elle est la principale suspecte dans le meurtre de son mari. Alors que Sime est torturé par une rupture récente qui l'empêche de dormir, son esprit embrumé vogue vers des temps plus anciens, lorsque ses ancêtres vivaient encore dans les Hébrides, et où son aïeul, dont il porte le nom, était tombé amoureux d'une certaine Ciorstaidh, fille du châtelain. Passé et présent se mêlent et tissent ensemble les destins de Sime et Kirsty, alors que cette dernière pourrait être une femme dangereuse, prête à tout, et surtout à tuer.

Nouvelle plongée dans l'histoire de l'Ecosse avec Peter May, mais cette fois-ci sous un angle légèrement différent, étant donné que l'auteur se focalise sur les exodes massifs ayant eu lieu au XIXème siècle. Au moment des grandes famines, de nombreux propriétaires terriens ont expulsés les familles vivants dans leurs villages, afin de transformer ces terres en pâturages. Les écossais (comme les irlandais au même moment) n'eurent d'autre choix que celui d'embarquer sur des navires en partance pour le Canada. Ce que j'aime chez Peter May, c'est ce goût pour l'histoire et la culture d'un pays. Ici, l'enquête est importante mais laisse la part belle à la culture écossaise, à ses traditions.

Le style, fluide, entraîne le lecteur dans une histoire qu'il n'a pas envie de terminer. J'ai vraiment apprécié ces retours dans le passé, bien que les liens avec le présent m'aient semblé un peu faciles. Le recours aux insomnies et aux souvenirs inconscients afin de convoquer une histoire nationale m'ont légèrement fait tiquer, mais cela n'a pas altéré le plaisir que j'ai pris à lire ce roman. D'autant plus que l'ambiance des Îles de la Madeleine rappelle les Hébrides, ce qui ne dépayse pas les lecteurs adeptes de la trilogie écossaise. 

Les personnages m'ont touchée, avec leurs défauts, leurs peurs, leurs actes stupides. Toutefois, les scènes se déroulant en Ecosse sont sympathiques mais légèrement trop romanesques, le tout manque un peu de crédibilité. Par contre, les scènes de traversée, avec ce que cela implique comme lot de maladie, misère, décès, m'ont semblé plutôt réalistes, tant les conditions de voyages étaient déplorables pour les personnes pauvres. L'Île du Serment est un bon roman policier, un peu en dessous de la trilogie écossaise, mais tout de même prenant, bien ficelé et dont l'aspect historique et culturel m'a une fois de plus séduite.


Peter May - L'Île du serment. Rouergue Noir, 2014. 424
 p. 

Lundi 3 novembre 2014 à 15:42

http://www.etenplusellelit.fr/images/289886159185jpg175207434x276.jpg 
" Il poursuit sa descente, plus bas, encore plus bas, une volée de marches, une autre, tandis que le cliquetis lent de sa démarche claudiquante ricoche contre les murs et les plafonds. Une autre grille s'ouvre en couinant, les gongs claquent derrière lui, et il se retrouve enfin dans le sous-sol baigné d'un vert plus sombre. Ici l'atmosphère est chargée des lourds relents de l'aldéhyde formique.
L'odeur d'une salle d'autopsie est bizarre. Odeur de mort et d'assa foetida. De formol et de peur. Qui la sent une fois ne l'oublie jamais. Cette odeur - qui représente presque quarante années de sa vie - fait tellement partie de Konig qu'il ne la remarque même plus. Elle imbibe ses vêtements, ses cheveux, sa peau. Sa voiture et les placards de sa maison en sont imprégnés. Du vivant de sa femme, elle lui interdisait de s'approcher avant de passer sous la douche." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/liebermannecropolis.gif Paul Konig est un médecin légiste proche de la retraite dirigeant l'Institut Médico-légal de la ville de New York. Et dans le New York des années 70, le travail ne manque pas à la morgue. Chaque jours défilent des dizaines de cadavres, victimes d'accidents, d'homicides, de suicides ... Le but de Paul Konig est de savoir ce qui leur est arrivé, de faire parler leurs corps et leurs blessures. Travaillant en étroite collaboration avec les forces de police, Konig est arrivé à un stade de sa vie où la fatigue prend le dessus sur le reste. Son service est rongé par la corruption, des histoires de vols de cadavres ternissent l'image de son équipe et sa fille Lolly a disparu depuis quelques mois. Au milieu de cette débâcle, le docteur Konig se noie dans le travail, s'oublie, et se consacre entièrement au sort de ces hommes et femmes qui atterrissent sur les tables de la morgue. 

Nécropolis fait, depuis de nombreuses années, partie des classiques de la littérature policière. Plus roman noir que véritable thriller, ce roman nous entraîne dans les dédales de la morgue de New York, à la suite d'un personnage charismatique, mais également terriblement humain. Impossible de détester Paul Konig. Certes, ses colères sont monumentales, son ironie mordante et son air désabusé parfois agaçant. Mais au-delà de la façade professionnelle, des connaissances impressionnantes, se cache un homme désemparé, au bord du gouffre. Obsédé par la disparition de sa fille, Paul Konig se laisse aspirer par le désespoir et l'angoisse. Son caractère irascible est un exutoire à son drame personnel et cela le rend assez attachant. 

Herbert Lieberman possède un style vraiment particulier, cru, rude, sans vraiment de place pour le pathos ou le sentimentalisme bas de gamme. Quand on parle de morts, il faut être factuel, vaguement ironique, ne pas se laisser attendrir sous peine d'y laisser un peu de soi-même. Les officiers de police enchaînent les réflexions douteuses, les corps mutilés sont dépossédés de leur identité afin de devenir des outils de travail. Dans un sens, cela fait du bien, pas le temps ainsi de s'attacher à ces victimes toujours plus nombreuses. L'émotion est créée par le personnage principal, sa quête désespérée pour retrouver sa fille, ses errances dans la ville. 

Pas d'enquête unique dans ce roman, mais plusieurs morceaux d'enquêtes qui se superposent. Il faut garder à l'esprit que le lecteur ne suit pas les forces de police, mais bien le travail du médecin légiste. Les corps arrivent, sont autopsiés, on en tire quelques conclusions, puis c'est à la police de faire son travail. Néanmoins, certaines histoires sont plus détaillées que d'autres, afin d'illustrer brillamment le travail des enquêteurs de police en collaboration avec les légistes. Il faut d'ailleurs rappeler que ce personnage est l'un des premiers personnages de médecins légistes présents dans la littérature policière, avant l'arrivée de romanciers comme Patricia Cornwell. Nécropolis est donc un roman qui plaira aux amateurs de sensations fortes, les descriptions pouvant parfois être incompatibles avec un estomac sensible, et qui saura également séduire les fans de romans noirs. 

Herbert Lieberman. Nécropolis. Points, 1999. 505p. 

Dimanche 26 octobre 2014 à 8:28


"Le témoignage de Wilson, pensa Strike en griffonnant dans un des carnets bleus qu'il avait chapardés lors d'une de ses dernières visites sur la base militaire d'Aldershot, était d'une qualité inhabituelle : précis, concis et exhaustif. Peu de gens répondaient vraiment aux questions qu'on leur posait, et moins encore savaient mettre leurs pensées suffisamment en ordre pour qu'il fût inutile de leur demander un supplément d'explications. Le détective était accoutumé à jouer les archéologues parmi les ruines de souvenirs traumatiques. Il avait appris à se montrer autoritaire avec les brutes, rassurant avec les peureux, prudent avec les dangereux et retors avec les fourbes." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/LappelducoucoudeRobertGalbraith.jpgRien ne pourrait être plus opposé que l'état d'esprit de Robin et celui de Cormoran Strike en ce début de printemps londonien. La jeune femme, fraîchement fiancée, va passer une semaine à faire du secrétariat intérimaire chez un détective privé ; elle qui a abandonné la psychologie à regrets et s'est toujours passionnée pour les enquêtes. Cormoran, lui, est le fameux détective en question. Il est criblé de dettes, vient de se séparer de sa fiancée et dort à présent dans son bureau. Mais le cours de la journée va être légèrement mouvementée par une nouvelle affaire. Une jeune mannequin, Lula Landry, est tombée de son balcon quelques mois plus tôt. Fauchée en pleine gloire, son décès a fait la une des magazines et journaux télévisés. Et bien que l'enquête ait conclu à un suicide, le frère de Lula, John Bristow, n'y croît pas une seule seconde. Persuadé que sa soeur a été assassinée, et possédant des enregistrements vidéos où un homme s'enfuit en courant de la scène du drame, il implore l'aide de Cormoran. 

Quel plaisir de se plonger dans un nouveau livre écrit par J.K. Rowling ! Oui oui, bien que ce roman policier soit signé Robert Galbraith, il s'agit d'un pseudonyme de l'auteur britannique. Premier tome d'une série (dont le deuxième vient de sortir en grand format chez Grasset), L'Appel du Coucou met en scène le détective Cormoran Strike. Grand costaud, bourru, ancien de la Police Militaire revenu d'Afghanistan avec une jambe en moins, Cormoran essaye péniblement de gagner sa vie en tant que détective privé. C'est un personnage qui m'a plu, que j'ai trouvé attachant, sensible, faillible, humain. Mais, à vrai dire, je pourrais dire cela de tous les personnages, tant le talent de l'auteur pour camper une psychologie réaliste de ses personnages n'est plus à démontrer. 

J'ai vraiment apprécié le travail de Rowling pour, discrètement, montrer chaque passage du point de vue du personnage qui le vit. En effet, chaque détail est remarqué d'une certaine manière, concordant avec le caractère, le passé, les habitudes de tel ou tel personnage. Et lorsqu'un scène est décrite, on sait que Cormoran s'attache à certains détails, que Robin en verrait d'autres, etc etc. Ca rend le roman incroyablement vivant, et donne une grande proximité avec les personnages. Elle plonge son lecteur dans un monde à part : celui du mannequinat, de la mode, des magazines people et des paparazzis et réussit admirablement à rendre cette impression de toile d'araignée qui mange ceux qui s'approchent de trop près. 

Roman policier de construction classique, il n'empêche que l'Appel du Coucou est vraiment bien ficelé. On retrouvera les rouages, les codes du roman policier, avec lesquels l'auteur s'amuse, baladant un peu son lecteur. Elle n'a pas peur de parfois répéter certaines choses, non pas de manière redondante, mais tout simplement de manière réaliste lorsque, dans une enquête, le détective tourne en rond, se trouve dans une impasse. Au fil du roman, on découvre avec stupeur les mensonges des uns et des autres, destinés à protéger des intérêts financiers, des réputations... Le dénouement n'est ni trop long ni trop rapide, tout se déroule à un rythme agréable, en un mot, un premier roman policier vraiment réussi, dont il me tarde de découvrir la suite ! 

Robert Galbraith. L'Appel du Coucou. LGF, 2014. 715p. 

Samedi 25 octobre 2014 à 15:04

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"J'ai continué. J'ai fait semblant d'être un enfant. Je savais que je jouais la comédie, que je n'étais pas la personne que je montrais. Je bâtissais sans malice une fiction, afin de pouvoir apparaître tel que les autres enfants : poli, avenant et drôle. je savais que je n'étais rien de tout cela. Je sentais bien que je copiais ce visage souriant, que je n'étais qu'une imitation. J'étais un tricheur, une contrefaçon." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/ferocesgoolrickpocket.jpgRoman le plus personnel de Robert Goolrick, Féroces nous entraîne dans les Etats-Unis des années 50, dans ces petites villes proprettes aux maisons ordinaires peuplées de couples brillants, souriants, parlant de tout et de rien en préparant des cocktails. Féroces décrit la vie mondaine de ces gens dont la popularité n'est qu'à l'échelle de leur patelin, ce qui suffit souvent pour en faire de petites célébrités locales, ou qu'on les envie. Les parents de l'auteur faisaient partie de  ces gens. De ceux qui chaque jour entretiennent le vernis impeccable de leur vie, suscitant l'envie, la jalousie, l'amour et le respect. De ces femmes toujours bien maquillées, aux robes élégantes, de ces hommes aux pulls sur les épaules, fumant et se tapant dans le dos.

Robert Goolrick n'a jamais pu être comme eux. Il a trop contemplé cette vie surjouée, il a été témoin de ce qui se cache sous les masques, de la pauvreté qu'on ne laisse jamais voir, du manque d'amour, des brimades. Et de la destruction qu'engendre un secret. Un secret que Robert Goolrick a gardé pour lui pendant des années, qui a détruit sa vie, rongé celle de ses parents jour après jour, entraînant une lente déréliction impossible à stopper. Longtemps le lecteur se demande quel vieux démon se cache derrière le mal-être de l'auteur. Quels souvenirs le poussent à s'ouvrir les veines, à rester quelques semaines dans un asile, à se droguer, à chercher la rupture avec ses origines. Et vers la fin du roman, les masques tombent, la bombe est lâchée. Et l'on a envie de relire ce livre, de tout revoir à la lumière de cette révélation, de cet accroc dans un quotidien huilé, de ces quelques minutes qui ont suffit à détruire une vie.

Avec ce style à la fois brut et sensible que j'aime énormément, l'auteur se livre, laisse tomber toute fausse pudeur afin d'expier. Ayant lu quelques autres livres de lui, j'ai retrouvé des thèmes récurrents, et je sais maintenant d'où ils viennent. Il m'a semblé que le trader de La chute des princes avait quelques points communs avec le jeune Robert Goolrick, dans sa manière de se mettre en danger, dans cette façon de ne pas considérer sa propre existence comme ayant une valeur quelconque. Dans Féroces, j'ai assisté à l'enfance et à l'adolescence d'un être fragile, malmené, attachant, sensible, qui au lieu de haïr les autres a fini par se haïr lui-même. Mais ne vous inquiétez pas, Robert Goolrick ne donne pas dans le pathos ; son ton est même parfois froid, élégant, humoristique, ou d'une neutralité glaçante. 

Portrait incroyablement vivant d'une époque aujourd'hui révolue, Féroces entraîne son lecteur dans ces soirées où l'alcool et les cigarettes étaient indispensables, où les femmes se complimentaient sur leurs chignons et les hommes sur leur manière de préparer les apéritifs, les dégraissants, comme ils disaient. Comme un ami de l'auteur, enfant, on assiste à ces scènes en catimini, jamais invité à entrer par la grande porte. Et c'est ce qui touche, dans ce livre, cette vue par le trou de la serrure, ces petits fragments de vie, glanés au fil des années, montrant irrémédiablement la chute d'une famille, la destruction de l'amour. 

Robert Goolrick. Féroces. Pocket, 2012. 247p.

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