Samedi 13 septembre 2014 à 8:33

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 " - Le tatouage ? demanda Grimod en souriant.
- Une pieuvre géante dont les tentacules s'enroulent autour du corps de façon suggestive. Le travail d'un artiste japonais. Très effrayant, je dois avouer, surtout au niveau du bec...
Holmes se força à déglutir : 
- Et qu'avez-vous fait avec elle ?
- Ce qu'on fait généralement avec les pieuvres : je l'ai harponnée. Sur ce, vous m'excuserez, mais je dois aller me changer pour le dîner."

http://www.etenplusellelit.fr/images/blasrobles.jpgPrenez, d'une part, le vol d'un diamant qui conduit deux dandys portés sur l'investigation et la bouteille. De l'autre, une usine de fabrication de liseuses électroniques, dirigée par un colombophile asiatique amateurs de protubérances mammaires. Les deux histoires qui composent le nouveau roman de Jean Marie Blas de Roblès sont toutes deux aussi loufoques. Entre des péripéties rappelant l'univers de Jules Verne, mêlant l'aventure, le steampunk, les enquêtes d'un dénommé Holmes et une ère contemporaine glaçante, le lecteur se balade. Dans le temps, autour du globe, à la recherche d'indices, à la suite d'une bande d'énergumènes prêt à tout afin de retrouver leur bien perdu, mais aussi la trace de l'Enjambeur Nô, le fameux assassin qui fait trembler le monde. Et, ailleurs, chez B@bil Books, des gens tombent amoureux, d'autres cherchent à pirater des systèmes informatiques, un lecteur ancien fabriquant de cigares lit pour sa femme prisonnière du coma, une histoire qu'il a inventé. 

Aucun résumé ne pourrait donner la mesure de cet intense roman. Impossible d'en suivre la trame avant d'avoir plongé dedans, un petit sourire au coin des lèvres, preuve du plaisir littéraire que peut procurer Jean-Marie Blas de Roblès. Jouant avec les codes du roman d'aventure, il recrée une histoire rocambolesque, mêlant voyages (à bord du Transsibérien ou de diverses machines volantes), enquêtes, réparties cinglantes, énigmes... Le rythme est rapide, pas le temps de s'acclimater à un endroit que notre troupe de joyeux drilles est déjà repartie ailleurs. Angleterre, Russie, Chine, Australie, la fameuse île du Point Némo ... 

Lors des passages plus contemporains, l'ambiance est différente, moins joyeuse peut-être. La veulerie humaine côtoie la misère sociale, les situations parfois comiques revêtent toutes un aspect assez déprimant, mais l'auteur réussit à écrire tout cela avec un talent littéraire rare. Nul besoin d'une preuve de son érudition. Les références fusent, sans jamais donner au lecteur l'impression de traîner des lacunes. Elles ne sont là que pour ponctuer le récit. La base de ce roman est celle d'une tradition ayant eu cours dans les îles. Dans les usines de production de cigares, le rendement était augmenté si les travailleurs avaient le loisir d'écouter un lecteur durant leurs heures de labeur. L'auteur s'est servi de cette particularité afin de créer un lien entre les deux histoires mêlées dans l'île du Point Némo . 

Intrigue finement menée, même si certains détails peuvent être anticipés, l'accent est plutôt mis sur la langue, la richesse du vocabulaire, des tournures, la maîtrise de la syntaxe ; c'est un régal. Et, au milieu de ce fourmillement, surgissent des questionnements écologiques, des remarques pas si anodines sur notre rapport au livre, à la lecture, à notre environnement.... Jean-Marie Blas de Roblès a l'art de poser les bonnes questions sans trop en avoir l'air, en posant juste un instant notre attention sur des problèmes tellement évidents que l'on réussirait presque à les éluder. Mais je pense que le mieux, pour avoir une idée précise du bonheur de lecture que procure ce roman, ce serait de vous rendre immédiatement chez votre libraire, et de le lire... 

Jean-Marie Blas de Roblès. L'Île du Point Némo. Zulma, 2014. 458p. 

L'image du haut provient de ce site
. 

Lundi 8 septembre 2014 à 20:55

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Position délicate de la libraire mais aussi de la citoyenne. Impossible, à moins de vivre dans une caverne sans wifi, de manquer la déferlante provoquée par la publication du livre de l'ancienne première dame de France. Battage médiatique gonflé à l'extrême, et l'on se dit au premier abord que la meilleure solution serait de ne pas en parler, de faire l'impasse de tout commentaire, pour ou contre, afin de ne pas alimenter le moulin des ragots, la petite machine huilée du voyeurisme à la française. 

Mais là où ces querelles d'avides de scandales ne font que me confirmer la disparition de la frontière entre sphère privée et sphère publique, je ne peux m'empêcher d'avoir un goût acide dans la bouche en voyant certaines réactions, concernant non pas le livre en lui-même, mais le travail des libraires. Plus engagée pour la défense de mon métier que pour l'honneur souillé d'un homme d'Etat (ce dont d'autres se chargent à ma place), j'aimerais faire quelques mises au point. 

J'ai pu lire récemment des réactions concernant le choix de certains confrères de ne pas vendre ou ne pas avoir en magasin le brûlot qui fait les gorges chaudes des français. Selon ces personnes, tout libraire refusant de leur procurer leur dose d'irrespect et d'incivisme pratiquerait une honteuse censure, une atteinte à la liberté d'expression, un acte inadmissible dans le pays des Droits de l'Homme. J'aimerais tout d'abord remercier ces libraires qui ont choisi de ne pas jeter de viande dans la fosse aux lions. Non pas que je juge les autres, je respecte également leur choix de fournir aux clients ce qu'ils sont venu chercher, d'avoir répondu à leurs attentes, à leur besoin. 

Car c'est de cela dont il s'agit, d'une affaire de choix. Si le citoyen lamba est libre d'acheter ou non la plongée intime à l'Elysée, s'il se sent en droit d'approuver ou de juger son voisin sur ce choix, j'estime qu'un libraire a le droit de vendre ou de ne pas vendre la version brochée d'un magazine people. Etre libraire, ce n'est pas vendre un produit neutre, c'est vendre des idées, c'est vendre des propos, des mots, des mots qui font rêver, voyager, avancer, mais aussi des mots qui blessent. Est-il plus juste qu'un libraire renie ses propres convictions afin de nourrir la haine ? N'oublions pas que la liberté d'expression ne va pas sans la décence, que rien ne permet de faire l'impasse sur le respect. 

Le rôle de passeur de culture s'apparentant ici plutôt à un deal de mauvaise came au fond d'une allée, peut-on blâmer ceux qui ne rentrent pas dans le jeu ? J'aurais aimé que ce soit le dernier roman de Gilles Blas de Roblès qui tombe en rupture de stock, j'aurais aimé que la presse des clients concerne cette belle rentrée littéraire que nous avons à présenter, à conseiller. J'aurais aimé que l'"auteure" se rende compte qu'à nettoyer son linge sale dans une laverie publique à 500 000 euros, elle sabote le travail que nous faisons, jour après jour. Il a fallu quelques heures à peine pour noyer les 600 romans de la rentrée, pour détourner l'attention de la France entière d'un événement culturel majeur, pour reléguer toutes les autres publications au statut de décor de carton-pâte, tout juste bonnes à entourer LE livre. 

A l'heure des commandes sur internet, des caisses automatiques, de la déshumanisation du commerce, n'oublions pas qu'un libraire est une personne, qui a des idées, qui émet des avis, qui a une conscience professionnelle, qui fait des choix. Et que ses choix, quels qu'ils soient, doivent êtres respectés. Que décider de ne pas vendre un livre, ce n'est pas chercher volontairement à décevoir sa clientèle, que ce n'est pas empêcher un lecteur d'avoir accès une information, c'est juste décider que, non, on ne fera pas ça, parce que ça n'est pas juste, parce que ça n'est pas sain, parce que ce n'est pas le coeur de notre métier. Qu'un libraire refuse de vendre un livre choquant, tenant des propos raciaux, homophobes ou dangereux, il sera acclamé. Qu'un libraire refuse de vendre un livre insultant, une atteinte à l'intégrité et au respect de la vie privée d'une personne médiatique, on criera à la censure. Peut-être pourrait-on arrêter un instant l'hypocrisie de toute cette affaire, arrêter de faire un caprice parce que nos désirs de sang et de larmes ne peuvent être comblés. 

Alors n'oubliez pas que les librairies débordent d'excellents romans, que la rentrée littéraire de cette année est excellente, qu'elle fourmille de pépites, de livres étonnants, touchants, passionnants, et que les libraires sont là pour vous les conseiller, qu'ils les ont lus, et qu'ils préfèrent mettre leur énergie au service de la culture plutôt que de la haine. 

Merci. Bonsoir. 

L'image a été trouvée ici 
 

Vendredi 29 août 2014 à 19:51

 Au programme de ce petit point cinématographique, un avis rapide sur mes trois derniers visionnages. Il s'agit de Max et les Maximonstres, Joséphine et Nos étoiles contraires. 

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Max et les maximonstres
, de Spike Jonze. 

Adapté de l'album jeunesse de Maurice Sendak, Max et les maximonstres avait tout pour me séduire. Une histoire qui me plaît beaucoup, un univers complètement féerique... Mais j'avais très peur de l'adaptation. Pourquoi ? Parce que j'ai toujours peur des adaptations, la plupart du temps je suis déçue. Mais là, j'ai vraiment aimé ce film. La musique est chouette, l'ambiance très bien retranscrite, et ces monstres.... Chapeau au travail d'animation, ils sont parfaits. L'acteur qui joue Max a réussi à me convaincre, et l'histoire, tout en étant simple, reste assez prenante.  Ce qui m'a plu, c'est cette forme de mélancolie qui suit le spectateur tout au long du film. Ce n'est pas flagrant, mais c'est là, gentiment, dans un coin, et ça ne vous lâche pas. 

Mais, quand même, j'y pense en revoyant l'affiche, le titre anglais est quand même sacrément plus beau...
 





http://www.etenplusellelit.fr/images/josephine.jpgJoséphine
, d'Agnès Obadia. 

La BD de Pénélope Bagieu, je connais, et j'aime bien. Mais les adaptations de BD en film, je suis toujours un peu plus mitigée, et surtout pour celle-là. L"histoire pourrait tenir la route, au début, avant de sombrer dans un assez grand n'importe quoi. Alors ça reste drôle, un peu, jusqu'à la fin, mais pas de quoi en faire non plus tout un flan. Le problème avec ce film, c'est qu'il n'a rien de détestable, il est divertissant, on le regarde jusqu'au bout, sans avoir grand chose à redire. Mais au final, on n'est pas convaincu par le scenario, ni par la prestation assez médiocre de Marilou Berry, on cherche l'humour ravageur de Bérangère Krief sans le trouver ... Alors je pense que je vais tout simplement retourner à la BD... 









http://www.etenplusellelit.fr/images/600x800229922.jpgNos étoiles contraires
, de Josh Boone 

C'était LA sortie ciné que j'attendais, batte de baseball à la main. Après avoir crié mon amour totalement subjectif pour le roman de John Green, j'avais un peu le poil hérissé à l'idée qu'Hazel et Augustus fasse leur apparition sur grand écran. Et puis, parfois, ce qu'il y a de bien avec la vie, c'est qu'elle vous surprend. Pour une adaptation, c'est quand même super chouette. Scenario qui respecte le livre, dialogues fidèles, acteurs étonnamment justes, tout y est. Loin d'être des bellâtres lisses, nos deux jeunes tourtereaux sont tout simplement adorables. Leur jeu est bluffant, notamment celui d'Ansel Elgort lors de la scène de la station-service (âmes sensibles, munissez-vous de votre mouchoir). 
Peut-être que la scène amstellodamoise du restaurant m'a moins convaincue, tout était un peu trop, notamment le serveur. Mais j'ai apprécié l'humour, la musique, l'ambiance, la manière de retranscrire à l'écran les sms, la scène de casse des trophées, ou du lancer d'oeufs. Dire que ce film m'a touchée serait un euphémisme. J'ai pleuré comme un veau. Voilà c'est dit. Presque autant que dans le roman, c'est donc que j'y ai retrouvé des émotions, des ressentis. Triste sans tomber dans le pathos gratuit, drôle sans se forcer, c'est la justesse qui caractérise Nos étoiles contraires, et le film est pour cela à l'image du roman. 


Et sur ces belles paroles, je m'en vais manger du fromage en regardant un replay de "Des trains pas comme les autres", émission dont je vous parlerai sûrement prochainement. 

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Mercredi 27 août 2014 à 21:27

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S’il y avait une ombre, en tout cas, qui ne pouvait jamais être effacée, c’était l’angoisse. Héritée de génération en génération, l’angoisse, pour les femmes dont les hommes gagnaient leur vie en mer, était comme un papillon prisonnier de leurs entrailles : battant des ailes, se cognant, il n’arrivait jamais à s’évader et restait rarement tranquille. Quand, après une période en mer, le pêcheur rentrait chez lui quelques jours, ces ailes terrorisées s’apaisaient si brièvement que les zones lésées n’avaient aucune chance de guérir. "

http://www.etenplusellelit.fr/images/002941079.jpgDepuis l'enfance, Myrtle et Annie passent leur temps ensemble. Alors que la première est modeste, réservée, timide, sans prétention, sa compagne est sublime, culottée, vaniteuse et aguicheuse. Et pourtant, bon gré mal gré, elles avancent à travers leur vie main dans la main, même dans les tempêtes, même dans les disputes. Elles peuvent se lancer leur haine à la figure, elles se retrouvent vite à nouveau dans la cuisine de Myrtle à battre les cartes et passer le temps en attendant le retour de leurs hommes. Comme toutes les femmes de marins, elles ont l'oeil sans cesse rivé sur la mer, à guetter les coups de chien, à essayer de ne pas penser à la fragilité des vies de ceux qu'elles chérissent. Mais malgré tout l'amour qu'elles se portent mutuellement, malgré leur amitié d'enfant, puis d'adulte, quand le pire advient, quand la douleur frappe en pleine poitrine, les vieilles rancoeurs ressortent. Comment réapprendre à vivre quand la vie s'arrête ? Et quand la personne qui pourrait nous épauler se met à déverser sur nous ses ressentiments ?

Que ce soit le titre, ou la couverture, tout me plaisait au premier abord dans ce roman. Et même après lecture, je ne regrette pas les bons moments passés dans ce petit port de pêche écossais. Je n'ai certes pas eu le coup de coeur que j'attendais, mais à aucun moment je n'ai eu envie de mettre de côté ce roman. Angela Huth est plutôt douée pour décrire les relations amicales et amoureuses, pour dépeindre la douleur, les tourments de l'adolescence...

J'ai quand même quelques petites choses à redire. Je ne voudrais pas passer pour une fondamentaliste de la langue française, toujours prête à construire des barricades pour l'honneur de la syntaxe, mais certaines tournures m'ont dérangées. De même, l'utilisation de certains mots comme "pépère" afin de décrire le mouvement d'un bateau, m'a fait tiquer. Quant aux rebondissements de l'intrigue, j'en avais anticipé une bonne partie, et n'ai pas eu de réelle surprise. Ce qui ne m'a pas empêché de finir ma lecture. Mais la fin est un peu fleur bleue, alors que certains passages peuvent être, au contraire, terriblement rudes.

Pas de réelle unité, mais tout de même une ambiance intéressante, des traditions étonnantes et surtout une thématique qui me tient à coeur : la mer, les marins, les femmes de marins, la vie dans l'attente. Tout cela est plutôt bien traité et assez plaisant. Certaines critiques ont trouvé chez Angela Huth un petit côté Jane Austen, et je peux être d'accord, sur certains points. Une héroïne assez quelconque mais attachante et finalement pleine de qualités, des déceptions amoureuses, le poids des qu'en-dira-t-on, des amitiés trahies. En tout cas, c'est très british, et ça fait passer un moment sympa.

Angela Huth. Quand rentrent les marins. Folio, 2014. 487p.


Dimanche 17 août 2014 à 19:04

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"La vie dans une ville comme celle-ci n'est qu'une suite ininterrompue de brèves rencontres accidentelles : des milliers d'inconnus qui se croisent, entrant parfois en contact, en général pas de façon significative - salut, bonne journée, un portefeuille volé, des pièces de monnaie qui tombent, pardon, monsieur, vous avez oubliez votre chapeau, des regards qui se détournent dans le métro, tenez, prenez mon siège, je n'avais pas vu que vous étiez enceinte, sinon je vous l'aurais proposé plus tôt... Mais de temps à autre, des inconnus qui se croisent peuvent se heurter de plein fouet. ça peut faire mal. C'est comme ça, en ville. ça peut même se terminer par la mort." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/liv3460debonsvoisins.jpgAlors que Kat, une jeune serveuse dans une petite ville des Etats-Unis, rentre chez elle au milieu de la nuit, elle croise un de ses voisins. Dans la cour de son immeuble, un homme est tapi dans l'ombre, couteau à la main. Il y a énormément de fenêtres allumées, une partie de l'immeuble ne dort pas. Alors qu'est-ce qui a empêché tous ces gens d'appeler les secours lorsque l'homme a poignardé à plusieurs reprises la jeune Kat ? Qu'est-ce qui les a retenu de décrocher le combiné en entendant ses appels à l'aide, ou en voyant les traînées de sang sur le béton ? Que s'est-il passé dans leur tête, dans leurs vies, à ce moment-là, pour qu'une dizaine de témoins laissent mourir une femme qui voyait en eux sa seule chance de survie ? Minute après minute, heure après heure, Ryan David Jahn se glisse dans l'existence de ces individus, afin de comprendre leur absence de réaction, ainsi que la détresse d'une victime impuissante, regardée par tous depuis leurs fenêtres éclairées. 

Basé sur un fait divers ayant eu lieu aux Etats-Unis dans les années soixante, l'auteur cherche à expliquer ce que l'on appelle le "bystander effect", c'est à dire la probabilité plus importante que quelqu'un appelle les secours si le nombre de témoin d'un crime est réduit. En effet, plus les témoins sont nombreux et plus ils se reposent les uns sur les autres afin de gérer la situation, et c'est ce qui s'est passé dans ce cas. Chaque personne, persuadée que quelqu'un d'autre avait prévenu les secours, a assisté à la lente agonie d'une jeune femme violée et poignardée sous leurs yeux. Aucun n'est descendu dans la cour, aucun n'a tenté de lui porter secours, chacun s'est contenté de regardé, en sécurité derrière les carreaux.

J'avais déjà apprécié le style de Ryan David Jahn dans Emergency 911, mais je crois que j'ai encore plus dévoré ce roman. Assez peu de suspense, dès le départ, on sait qu'une jeune femme va mourir, on sait qui est le tueur. Mais le talent de l'auteur nous tient en haleine jusqu'à la dernière page, sans faiblir. Alors que l'on juge la situation, au départ, impossible, on se rend compte au fur et à mesure que chaque personne avait une bonne raison de ne pas appeler les secours. De la soirée échangiste à la tentative de suicide, en passant par les réflexions personnelles absorbantes, une course en pleine nuit, une rencontre inopinée avec la police, un accident de voiture qui a occupé les ambulanciers à quelques blocs du drame, personne n'était "disponible" pour Kat. Personne ne voulait se retrouver avec la police dans son salon, et les intérêts personnels sont passés avant tout le reste.

Ce qui est étonnant, dans ce roman, c'est la capacité de l'auteur à pouvoir appuyer sur des détails infimes, mais qui changent tout. Une sorte d'effet papillon du crime. Et si tel voisin était rentré, ou parti, quelques minutes plus tôt, ou plus tard, et si, et si, et si. Il n'y a pas d'explication rationnelle, c'est une combinaison malheureuse de facteurs, de hasards, qui ont donné lieu à une issue tragique. Et la plume remarquable de l'auteur sait retranscrire avec une véritable intensité les quelques heures à peine pendant lesquelles ce drame s'est joué. En trois heures à peine, on suit plusieurs vies, plusieurs quotidiens, on pénètre dans l'intimité de personnes dont les préoccupations semblent primordiales, sans oublier que dans la cour, à quelques mètres, la ténacité de Kat faiblit, à mesure que son corps refroidit lentement.

De bons voisins est un formidable roman noir, description et critique pertinentes d'une société individualiste, où la détresse de son voisin est souvent invisible, pour qui se regarde un peu trop. C'est glaçant, terriblement prenant, et assez édifiant.

Ryan David Jahn. De bons voisins. Babel noir. 2013. 272p. 

La photo du haut de l'article est celle de
Kitty Genovese, la jeune femme assassinée en 1964, et dont l'histoire à servi de base à ce roman. 

Mercredi 6 août 2014 à 22:11

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" Quand il a fallu me virer, ils se sont déplacés en nombre : le type derrière le bureau de Napoléon, trois émissaires de la direction du personnel, mon supérieur hiérarchique et quatre avocats. Comment aurais-je pu leur en vouloir ? Ils avaient fait tout leur possible. Au début, ils m'avaient prodigué quelques conseils amicaux sur la conduite à tenir, assez rapidement suivis d'un recadrage plus formel. Puis on m'avait envoyé en cure de désintox - deux fois, donc-, ce qui ne m'avait pas empêché d'alimenter trois gros dossiers intitulés "incidents". Pour finir, je n'avais pas pu couper au rendez-vous à la Maison Mère." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/chutedesprincesgoolrick2014annecarriere.jpgBeaucoup ont rêvé d'une vie faite d'argent facile, de beaucoup d'argent, de presque trop d'argent, de sommes qui enlèvent à l'argent sa valeur, de fêtes, de femmes, de possessions matérielles aussi indispensables qu'inutiles, rapidement jetées, oubliées, dégradées. Une vie possible pour certains traders des années 80, de ceux qui arrivent au bureau à 6h le matin, la chemise impeccable et le regard frais, le cerveau en ébullition grâce à quelques milligrammes de cocaïne, les excès de la nuit déjà presque oubliés. Des enfants avec de vrais billets dans les mains. La fête a beau être la plus scintillante, la plus onéreuse, elle finit toujours par prendre fin. Des années plus tard, quelques décennies, l'un d'eux revient sur sa jeunesse, sur sa bêtise, sur une vie qui semble trop, trop tout, pour être vraie, et qui ne peut qu'être vraisemblable par sa démesure. Pas de rédemption possible, ce n'est même pas ce qu'il cherche, juste à essayer d'expliquer, pourquoi, à un moment, il a été l'allumette incandescente qui a tout illuminé, qui a tout brûlé, et lui avec. 

On connaissait déjà le talent de conteur de Robert Goolrick, ne serait-ce qu'avec son précédent roman, Arrive un vagabond. Avec La Chute des princes, le romancier change de décor, de registre, d'époque, mais ne perd aucunement en qualité. Roman au thème assez peu glamour, il nous entraîne avec lui à travers l'ascension et la chute brutale d'un homme, nous tenant suffisamment en haleine pour ne pas avoir envie de refermer le livre avant la fin. 

On retrouve l'exubérance matérielle d'American Psycho, cette bande de jeunes têtes à claques friquée à l'outrance, avec leurs costards et leurs vacances équivalant au PIB d'un pays en voie d'émergence. C'est une abondance qui écoeure, qui dégoûte, on aime détester ces hommes. Mais Robert Goolrick ne nous laisse pas l'opportunité de les abhorrer totalement, tant leur chute, leur déchéance, suscite un vieux relent de sympathie, de pitié, presque. Cet homme, dont on ne connaît que le surnom, avec sa cinquantaine pathétique, il nous tire des sourires gênés, il n'est pas méchant, il a compris la leçon, il se repent. Et c'est la force de ce roman, abolir dès le début tout ce qui pourrait sembler manichéen. Rien n'est simple, rien n'est évident, et c'est cette complexité qui est superbe. 

Au tourbillon enivrant de l'abondance succède la simplicité humble de ceux qui ont tout perdu, y compris l'estime d'eux-mêmes, l'honnêteté à l'excès de ceux qui ne peuvent plus rien cacher. On virevolte entre ces mondes, entre ces vies, ces allers-retours dans le temps que l'auteur maîtrise avec une fluidité déconcertante. On en ressort étourdi, étonné, déconcerté, on se sent légèrement sali par cette jeunesse dorée complètement paumée qui dérange. C'est l'envers du décor, derrière les paillettes, le vrai prix à payer pour une vie loin de la fange des classes moyennes. Une de mes plus belles découvertes de cette rentrée littéraire. 


Robert Goolrick. La Chute des princes. Anne Carrière, 2014. 231p. Parution le 28 août 2014. 

Lundi 4 août 2014 à 15:20

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“You look ridiculous,” Wren said.

“What?”
“That shirt.” It was a Hello Kitty shirt from eighth or ninth grade. Hello Kitty dressed as a superhero. It said SUPER CAT on the back, and Wren had added an H with fabric paint. The shirt was cropped too short to begin with, and it didn’t really fit anymore. Cath pulled it down self-consciously.
“Cath!” her dad shouted from downstairs. “Phone.”
Cath picked up her cell phone and looked at it
“He must mean the house phone,” Wren said.
“Who calls the house phone?”
“Probably 2005. I think it wants its shirt back.” 

http://www.etenplusellelit.fr/images/fangirl3dcover.jpg C'est le moment de quitter le cocon familial pour Cather et Wren, et de découvrir les joies de l'université. Et même si Wren a l'air tout à fait prête à plonger dans le monde des soirées, de la vie indépendante, des garçons, sa jumelle Cath vit les choses avec un peu moins de passion. Elle aurait aimé être la colocataire de sa soeur, ne pas se retrouver trop seule. Heureusement qu'il lui reste Simon Snow. Il est son occupation principale, le héros d'une série de huit livres adulés par les jumelles. Et Cath ne s'arrête pas à la lecture, elle est une auteure assidue quand il s'agit de Fanfiction, et son "Carry on, Simon" dépasse les milliers de vues. Mais il faut parfois sortir de sa chambre, s'ouvrir aux autres, regarder en face ce qui nous pèse. Et bien que Cath se sente complètement inadaptée à la vie en société, la présence de Levi, Reagan et Nick va peut-être lui permettre d'ouvrir la porte à la vie, la vraie. 

Ce résumé est super cheesy mais je l'assume, à moitié. Je n'arrive pas à faire un résumé qui ne soit pas niais, alors que bizarrement, ce roman ne l'est pas. Et comme beaucoup de livres que j'ai aimé, je vais très mal en parler. L'idée à retenir dès maintenant est : Lisez Fangirl, parce qu'il est vraiment très très bien. 

Rainbow Rowell a procédé de manière assez astucieuse, en créant une série de livres intitulée Simon Snow, totalement inspirée d'Harry Potter, afin de créer une base à l'obsession de Cath. Simon Snow est un sorcier dont on suit les aventures dans huit livres, qui ont été adaptés au cinéma, et dont le but est de combattre les forces du mal. Bref, une intrigue que l'on connaît bien, et dont l'addiction n'est plus à prouver. Mais afin de montrer l'importance de ces livres, de ces personnages dans la vie de Cath, l'auteur insère des passages de cette série "Simon Snow" ainsi que des passages des fanfictions écrites par l'héroïne. Ca renforce l'impression de réalisme et, chaque passage étant lié à l'intrigue principale, ça crée de petits clins d'oeil entre l'auteur et le lecteur. 

On aborde à la fois les relations familiales parent/enfant (que ce soit vis à vis du père des jumelles mais aussi de leur mère) ainsi que les difficultés des relations entre jumeaux (le besoin d'indépendance notamment). Mais on suit également l'arrivée à l'université, les difficultés d'adaptation, l'envie de grandir, ou celle de rentrer en courant chez ses parents. Le côté sentimental n'est pas la priorité du livre, bien qu'il soit très important au fur et à mesure que l'intrigue avance. Mais tout est toujours fait avec cet humour que j'adore et qui me fait éclater de rire. L'humour de Rainbow Rowell est vraiment excellent, beaucoup dans le second degré, dans l'absurde. C'est ce qui m'a fait beaucoup apprécier le personnage de Reagan. 

C'est un roman parfait à lire en vacances, dans un moment où l'on est détendu, où l'on ne veut pas trop se prendre la tête, que l'on veut un bon college novel à tendance légèrement geek/girly. Mais surtout un roman assez intelligent qui permette de s'identifier rapidement et que l'on n'a pas vraiment envie de quitter. (Et puis, flûte, cette histoire de Simon Snow m'intrigue, je lirais bien ses aventures, avec Baz, Agatha, Penelope, tous ces personnages de fiction qui n'existent même pas vraiment.) 

Rainbow Rowell. Fangirl. Macmillan, 2013.
 459p. 

Dimanche 3 août 2014 à 22:30

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 " Les yeux bleus se fixèrent cette fois sur les siens et il s'exprima distinctement. "Je suis votre mari", dit-il en s'attardant sur le "Je suis". Il sourit, en faisant à moitié la moue. 
"Quoi ? dit-elle en le dévisageant. De quoi parlez-vous?" Elle était prise de frayeur.
Il se passa les doigts dans ses cheveux blonds ébouriffés. Il avait des mains de travailleur. "Je suis votre mari, répéta-t-il. Je reviens d'Angleterre." Comme s'il récitait un texte qu'il avait appris, il poursuivit: "Je suis arrivé à Halifax la semaine dernière. J'ai envoyé un télégramme." Il s'interrompit, puis répéta une nouvelle fois :" Je suis votre mari". "

http://www.etenplusellelit.fr/images/9782757838761.jpgLe narrateur de ce roman est un écrivain en mal d'inspiration. Préférant converser avec son voisin plutôt que d'affronter la page blanche, il finit par s'intéresser de très près à l'histoire de cet homme, et à celle de sa mère, plus particulièrement. Mme Vanderlinden, mariée à un anthropologue souvent absent du domicile conjugal, ouvrit un jour la porte de chez elle pour se retrouver face à un parfait inconnu. Inconnu qui lui déclara tout de même : " Je suis votre mari". Que s'est-il passé ? Qui est cet homme et qu'est devenu le vrai Rowland Vanderlinden ? A travers le monde, et le temps, notre narrateur déroule le fil des souvenirs d'un homme qui a passé sa vie à enquêter sur ses origines.

Véritable roman à tiroir, l'épouse hollandaise emporte son lecteur à travers une suite d'aventures incroyables, et incroyablement passionnantes.  Il est totalement impossible de lâcher ce roman, une fois que vous avez mis le nez dedans. Eric McCormack est un conteur hors pair, un magicien des mots, et le seul défaut de ce livre est qu'il soit trop court. Je suis tout à fait objective dans cet article, vous l'aurez senti. 

C'est un roman d'aventure, une saga familiale, un récit de voyage, un roman d'apprentissage : c'est un livre multiple. Chacun peut y trouver son compte. Après un début étonnant sur  les vers de Guinée, le narrateur commence par perdre son lecteur en parlant de lui, puis de la maison où il vit, puis de son voisin... Avant d'arriver au coeur du roman. Et chaque anecdote en entraîne une autre, chaque parenthèse est elle-même incluse dans une autre parenthèse narrative. On croirait entendre un aïeul un peu bavard qui voudrait tout dire, tout raconter, en un minimum de temps, et qui se perd dans ses souvenirs. 

C'est vraiment un roman exceptionnel, peuplé de personnages attachants, faillibles, complexes, mus par des volontés propres parfois difficiles à cerner. Et c'est à leur avantage, car ils nous surprennent en permanence. Le tout porté par un style incroyable, une langue fluide mais travaillée, bref, un vrai plaisir littéraire comme on en trouve peu. 

Eric McCormack. L'épouse hollandaise. Points, 2014. 370p. 

Dimanche 3 août 2014 à 21:07

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 " Cette fois, le voisin de droite fait les gros yeux pour de bon. Dans un grondement, il intime le silence à l'Américain. Celui-ci fait mine de ne pas avoir compris, et l'homme pose à nouveau son index sur ses lèvres épaisses, dans un violent froncement de sourcils. L'Américain baisse la tête, et l'air dévasté de culpabilité, murmure : " Ton abject orifice buccal semble plus adapté au soulagement prostatique de canidés errants qu'à insultantes admonestations. Cours plonger ta tête dans la première sanisette venue, et te repaître d'étrons mous." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/9782749126111.jpg Prenez quelques yakuzas légèrement en colère ; un ancien Marine américain au langage châtié, un universitaire assez innocent à qui l'on demande de voler une bouteille de saké appartenant à Quentin Tarantino. Ajoutez une jeune garagiste accro aux stupéfiants et plutôt calée en auto-défense. Laissez patiemment monter les griefs des uns envers les autres. Ajoutez une dose de quiproquos, d'incompréhension, de malchance, et de hasard. Donnez-leurs des armes. Et faites exploser le tout dans le plus petit bar du Japon. Vous aurez un aperçu de l'univers déjanté de Diniz Galhos.

C'est un roman difficile à résumer, puisqu'il est fait de plusieurs histoires apparemment sans lien convergeant pourtant vers le même but. Le rythme est rapide, enlevé, les personnages tous plus odieux les uns que les autres, ou alors de gentilles victimes sans aucun panache, c'est plaisant. Les clichés ont de la saveur, j'ai particulièrement apprécié le verbe de l'ex Marine, c'était truculent. 

C'est une des grandes qualités de ce roman : la langue. On sent le bagage littéraire et culturel de l'auteur, son travail dans le domaine de la traduction. La langue est riche, travaillée, et même si dans Gokan on parle beaucoup comme des charretiers, les tournures ne sont pas anodines. L'auteur ayant été le traducteur de la saga du Livre sans nom, j'ai retrouvé un peu le style, le goût pour les bons mots, les réparties cinglantes. C'est un roman qui va vite, les paroles fusent, les balles aussi. 

L'histoire, intéressante mais finalement pas si mémorable, m'est moins restée en tête que le plaisir que j'ai pris à lire ce texte. C'est vraiment l'écriture qui m'a charmée, plus que les personnages. J'ai tout de même beaucoup apprécié la scène finale, le grand dénouement, le moment de suspense ultime, où tous nos personnages se retrouvent, courant chacun après des buts divers, mais tous dans l'optique de s'entre-tuer. Et comme pour la saga du Livre sans nom, Gokan est un roman qui pourrait tout à fait être adapté par Quentin Tarantino, tant son esthétique littéraire est quasi cinématographique. 

Diniz Galhos. Gokan. Cherche midi, 2012. 212p. 

Dimanche 3 août 2014 à 21:01

http://www.etenplusellelit.fr/images/farmhouseinlakedistrictenglandjpegsizexxlargeletterbox.jpg
 " ceci est mon livre et je l'écris de ma propre main
nous sommes en l'an de grâce mille huit cent trente et un, j'ai quinze ans et je suis assise à ma fenêtre. je vois beaucoup de choses. je vois les oiseaux qui piaillent dans le ciel. je vois les arbres je vois les feuilles.
et chaque feuille a ses veines.
chaque tronc a ses fissures.
je suis pas très grande et mes cheveux ont la couleur du lait. " 

http://www.etenplusellelit.fr/images/1503687gf.jpgMary n'est pas une jeune fille instruite. Elle n'a pas pu aller à l'école, et jusqu'à très récemment, elle ne savait ni lire ni écrire. Elle est née et a été élevée à la campagne, dans une ferme, avec ses parents, ses trois soeurs et son grand-père impotent. Elle ne passe pas inaperçue, avec sa jambe qui boîte, un accident de naissance, et ses cheveux qui ont la couleur du lait. Ce qui la distingue aussi des autres, son caractère, toujours à dire ce qu'elle pense, avec une spontanéité déconcertante. Lorsque le pasteur lui demande son aide pour s'occuper de sa femme, malade, elle accepte, à contrecoeur. Quitter sa famille lui donnera l'opportunité d'apprendre à lire, et à écrire. Mais il y a un prix à payer pour tout cela. Et Mary n'est pas prête à le payer, alors elle écrit, écrit, écrit encore, afin de dire ce qu'il s'est passé, ce jour-là, afin de laisser une trace, afin de ne pas disparaître. 

Voilà un roman étonnant, par sa forme. L'auteur a cherché à se rapprocher au mieux de son personnage, une jeune femme du dix-neuvième siècle sachant à peine lire et écrire. Pas de majuscules, des fautes de conjugaison et de grammaire à faire bondir un académicien, une oralité perceptible. On s'y fait, très vite. On rentre rapidement dans cette histoire, on apprivoise le rythme, et tout cela devient presque naturel, même les "j'ai sorti" et autre incongruités. C'est ce qui fait le charme, la vraisemblance du roman. 

L'histoire,elle, est moins charmante. On suit une jeune femme exposée à une violence verbale et physique au quotidien, rien de mortellement dangereux, juste assez pour vivre dans la peur, dans l'humiliation. La vie à la ferme n'est pas facile, chaque personne doit gagner sa croûte, les impotents, les handicapés sont un fardeau et on leur fait comprendre. Il n'y a aucune alternative, aucune issue, si ce n'est peut-être celle d'aller travailler pour quelqu'un de plus aisé, de passer ses journées loin du froid mordant, à s'occuper d'une maison. Ce n'est pas la grande vie, mais c'est déjà un peu plus confortable. 

On se doute assez rapidement de ce qui va se produire, on le pressent, on n'a pas très envie d'avoir raison. C'est un roman court, mais qui contient énormément de choses, malgré tout. Et quand le dénouement survient, on quitte avec un peu de regret une jeune femme attachante que l'on commençait à apprivoiser. Un roman assez fort, bien écrit, et dont la forme peut surprendre, mais aussi séduire beaucoup de lecteurs. 

Nell Leyshon. La couleur du lait. Phébus, 2014. 175p. Sortie le 20 août 2014 

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