Jeudi 24 juillet 2014 à 8:36

http://www.etenplusellelit.fr/images/hazardmainstcrowdlg.jpg
Dans le désespoir de sa solitude, pour chercher une compagnie dans cette commotion morale, il évoque la liftière en train d'allumer une cigarette à l'étage supérieur : il la sent maintenant très proche, il ressent une nécessité quasiment vitale de s'accrocher à elle, ne serait-ce qu'en pensée. Pourtant non seulement il est incapable de partager avec elle ce cauchemar vécu, mais il ne sait même pas le nom qu'il doit lui donner, à défaut de communication élémentaire : Bébé, Tétété, Epépé ? "

http://www.etenplusellelit.fr/images/toppochesM124959.jpg Le comble, pour un linguiste de renom, serait peut-être de se retrouver dans une situation où ses connaissances ne l'aident en rien, et où toute tentative de communication avec d'autres individus se solderait par un échec. C'est ce qui arrive à Budaï, brillant intellectuel hongrois parti pour un congrès à Helsinki. Or, à l'aéroport, confusion. Budaï se trompe d'avion sans s'en rendre compte, s'endort pendant le vol et se réveille dans un pays dont il ne connait ni le nom, ni l'emplacement géographique, et encore moins la langue. Impossible de communiquer, de trouver une solution afin de rentrer chez lui, et rien ne peut lui indiquer où il se trouve. Après la surprise, l'aspect comique d'une telle situation, vient l'effroi, le sentiment glaçant d'absurdité. Dans cette ville impersonnelle où il se sent rejeté, anonyme parmi la foule, Budaï verra sa pugnacité mise à rude épreuve, perdra foi en l'humanité, un peu, mais trouvera un réconfort auprès d'une petite liftière dont il n'arrive pas à comprendre le nom. Ah, Epépé .... 

Quel étonnant roman ! Débuté par une excellente préface d'Emmanuel Carrère, il se poursuit avec une narration rythmée, prenante. Tout surprend, dans Epépé. Le lecteur est aussi déboussolé que le personnage principal, ils ne peuvent s'aider l'un l'autre. De pérégrinations urbaines à travers la jungle du métro, des rues bondées, des centres commerciaux débordant de vie en moments d'intense solitude, rien ne semble avoir de fin, dans Epépé. Les gens qui peuplent ce mystérieux pays semblent imperméables à toute tentative de communication, même lorsque le pauvre Budaï en est réduit à utiliser ses mains, des dessins etc.... Les premiers chapitres, on rit, c'est assez cocasse, tout de même, un linguiste qui ne peut pas parler la langue d'un pays... 

Et petit à petit, on rit jaune, puis on ne rit plus du tout. L'absurdité de la situation en devient oppressante, la mauvaise blague dure trop longtemps. Mais notre Budaï ne se décourage pas, il continue de chercher des moyens de rentrer chez lui, dépensant son énergie comme s'il nageait à contre-courant. Roman écrit en Hongrie lorsqu'elle faisait partie du bloc communiste, on sent que Ferenc Karinthy cherche à faire passer un message politique. L'uniformisation des gens, le côté impersonnel des bâtiments, des magasins, des gens, cette impression de pouvoir les substituer les uns aux autres, l'incompréhension... Tout rappelle une satire des régimes totalitaires, et surtout la fin, cette grande révolution populaire sanglante fait écho à beaucoup d'évènements historiques de l'Europe de l'est. 

Roman faussement léger et drôle, Epépé frappe par sa gravité, par son sérieux, par l'angoisse qui peut émaner d'une situation aussi grotesque qu'une erreur d'aiguillage. C'est une plongée au coeur d'un système qui broie les individus afin de les recracher en une masse si compacte qu'elle écrase ceux qui auraient décidé d'aller contre. C'est un roman qui fait réfléchir, en plus d'être diablement intéressant, sur le plan linguistique. Que de petits bonheurs pour ceux qui s'intéressent à l'étymologie, aux sonorités, aux ressemblances entre les langues. On suit avec délice les interrogations de Budaï sur ce drôle de langage, on fait des hypothèses, on se trompe, on recommence. Un bonheur de lecture. 

Ferenc Karinthy. Epépé. Zulma, 2013. 285p. 

Vendredi 11 juillet 2014 à 8:24

http://www.etenplusellelit.fr/images/P6308073Copie-copie-1.jpg

 " La porte a claqué derrière moi, j'ai appuyé sur l"interrupteur de l'entrée. J'ai prononcé son nom et le silence m'est tombé dessus. Mylène n'était pas là. Elle avait pu être retenue à son journal par la rédaction d'un article de dernière minute, ou ressortir faire une course. J'ai déposé ma veste dans la penderie de l'entrée, puis j'ai fureté dans l'appartement à la recherche d'une trace d'elle. Ca n'a pas été long. La feuille d'un format courant était placée en évidence sur l'îlot central dans la cuisine, sous le manche en corne d'un couteau Laguiole. 
"Je ne rentrerai pas". "

http://www.etenplusellelit.fr/images/Couv3/9782213678856X.jpg
Peut-on imaginer l'effroi de Jean-Baptiste, rentrant chez lui, s'attendant à y trouver sa femme, sa compagne, celle avec qui il a partagé vingt-quatre ans de vie commune, et ne trouvant qu'un mot lapidaire : "Je ne rentrerai pas". ? Les questions se bousculent : est-ce temporaire ? Est-ce un imprévu ? L'aime-t-elle toujours ? Ca ne ressemble pas à la douce Mylène, à cette femme aimante avec qui il faisait encore l'amour sur le canapé quelques heures auparavant. Et lui, lui qu'a-t-il fait pour mériter ça ? Lui qui a toujours aimé sa femme, qui a toujours tout fait pour la rendre heureuse, pour mériter son amour... Il pourrait accepter que sa femme le prenne pour un salaud, sur un malentendu. Mais que sa fille l'appelle, en lui disant qu'il est un monstre, un homme odieux, que Mylène a été suffisamment clairvoyante pour partir et mettre fin à des années d'un jeu ignoble, c'en est trop.Il le sait, qu'il est innocent, qu'il l'aime, Mylène, qu'il n'est rien sans elle, que c'est elle, l'unique. On plaint Jean-Baptiste, on se dit que ce n'est quand même vraiment pas juste. Mais connait-on la vérité . Vraie victime ? Vrai salaud ? Manipulateur expert ? Dindon de la farce ? Qu'en est-il du jeu des apparences ...

Voilà un roman glaçant sur le couple, la confiance, la trahison ... Voilà un roman où l'on ne sait pas qui manipule qui, qui a raison, qui est honnête. Au départ tout semble clair, le lecteur prend parti, on se range du côté du faible, par compassion. Et à force de pénétrer dans ce drame ordinaire, on commence à douter, à se poser des questions. Gilles Bornais joue avec nos émotions, avec notre crédulité, et il le fait plutôt bien.

L'histoire est simple, les péripéties peu nombreuses, on erre dans Paris avec Jean-Baptiste, avec ses doutes, ses questionnements, son chagrin, ses remords, on vit avec lui l'étirement du temps, la tonalité froide du téléphone, les sonneries qui s'égrainent et la voix métallique du répondeur. On vit chaque heure à ses côtés, on l'accompagne dans ses changements d'humeur, d'avis, dans ses souvenirs aussi. Mylène n'est jamais loin, elle est centrale, on la voit à travers le prisme de son mari blessé, on découvre ses habitudes, ses goûts, un aperçu de sa vie. Et petit à petit, on la comprend. 

"J'ai toujours aimé ma femme", c'est l'impression d'être pris dans une spirale manipulatrice, où la mesquinerie conjugale serait le coeur. On ne veut pas y croire, on cherche des excuses, on est floué, mais force est de constater que l'on reste abasourdi devant l'ampleur des révélations. L'auteur a réussi un joli petit tour de force littéraire, et sans être le roman de l'année, on passe tout de même un moment intéressant, qui nourrit énormément de réflexions. Sujets universels, la trahison, la confiance, le mensonge, nous renvoient à nos propres expériences, nos propres souvenirs, et font que ce roman ne peut pas glisser sur son lecteur. 

Gilles Bornais. J'ai toujours aimé ma femme. Fayard, 2014. 248p. Sortie le 1er septembre 2014

Mardi 8 juillet 2014 à 16:02

http://www.etenplusellelit.fr/images/maillot2.jpg
(Non, non, mesdames, on voit encore beaucoup trop de peau !) 


 On me reprochera peut-être de parler d'autre chose que de littérature sur ce blog, mais aux dernières nouvelles ce site est à moi, et j'y fais donc encore ce que je veux. Contrairement à la vraie vie. Je commence à être un peu fatiguée, agacée, usée (aucune mention inutile à rayer) de voir à quel point notre société prône une liberté illimitée tout en la bafouant aussi impunément. 

Je ne sais pas vraiment si je suis féministe, est-ce que c'est une maladie diagnosticable ? Est-ce que c'est grave ? Est-ce que, même pire, c'est contagieux ? Tout ce que je sais, c'est que la question suscite de bien nombreux débats, et que je ne fais partie ni de celles qui méprisent les hommes, ni des rétrogrades préconisant la place de la femme entre la cafetière et le micro-ondes. Je suis de celles qui en veulent autant aux femmes qu'aux hommes pour les petites leçons de sexisme ordinaire du quotidien. Je suis de celles qui ne vont pas pleurer d'être une femme en disant que c'est trop dur, ou que nous sommes les victimes d'un système. Parce qu'avant d'en être les victimes, nous en sommes aussi les architectes, de manière parfaitement équitable avec nos homologues masculins. 

Quand je lis des articles (comme
celui-là par exemple), avant de bondir, je m'interroge. D'abord, le rédacteur ne fait-il pas preuve d'un second degré douteux ? Apparemment pas. Si l'on donne des conseils aux femmes, c'est que nous sommes en danger, c'est pour notre bien, pour nous protéger. Mais de quoi ? D'être, tout simplement. Attention, nous dit-on, les prédateurs sont partout, il faut donc agir en conséquences. Ne pas trop se dévêtir, ne pas trop boire, ne pas se promener seule, ne surtout pas exposer son corps, de quelque manière que ce soit. Epoque des libertés bénies, n'y aurait-il que les hommes pour être libres ? Un autre l'a dit avant, "Homme libre, toujours tu chériras la mer", mais femme libre, tu la chériras encore plus avec un pantalon, et un pull, et une cagoule. 

Y a-t-il pire forme d'oppression que celle sournoise et insidieuse des traditions, des a priori, des stéréotypes ? Je suis une femme, libre, avec des droits. Formidable ! Déjà je dis merci, c'est bien aimable de me considérer comme un être à peu près humain et évolué. Suffisamment en tout cas pour avoir un travail, voter, gagner de l'argent et conduire une voiture. Mais apparemment pas assez pour pouvoir choisir comment je m'habille, la quantité d'alcool que je bois ou même les lieux où j'ai envie de me balader. Pauvres petites créatures sans défense, il nous faut un chaperon pour nos sorties nocturnes ! Une vieille camériste voilée de noir nous suivant à quelques mètres, pour nous protéger des mâles, mais surtout de nous-mêmes, de nos charmes, de nos attraits. Vous comprenez, une épaule un peu trop nue risquerait de faire perdre le contrôle au plus courtois des galants. 

Je lance donc une alerte "morale judéo-chrétienne". Plusieurs milliers d'années après que cette "petite cagole" d'Eve ait fauté, la femme est toujours la même vile tentatrice, assoiffée de stupre, visant uniquement à corrompre l'âme des plus purs. Et ces pauvres hommes, si faibles, si proches de leur instinct, incapables de résister à la tentation, il faudrait presque les pardonner. La femme pèche (et l'homme mange le poisson). Plaire est une vanité, la fautive doit donc être punie pour avoir voulu être regardée. Et même quand elle n'a rien voulu du tout, fallait-il donc qu'elle ait tous ces seins, ces cuisses, ces fesses ? Ca ne vous donne pas envie de vomir, vous, que l'on puisse manquer de respect à une femme jusqu'au plus profond de son intimité, en se servant comme on le ferait dans un buffet, et que l'on trouve ensuite plus à redire sur la taille de sa jupe ou sur le nombre de verres qu'elle avait bu ? Si vous m'invitez dans votre jardin, est-ce que je vais rentrer chez vous, fouiller tous vos placards, prendre vos bijoux, découper les photos de vos enfants et après dire : Mais vous aviez laissé la porte ouverte, c'est que vous cherchiez un peu, non ? 

Payer pour les autres parce qu'ils ne sont pas capables de réfréner leurs pulsions animales, c'est inadmissible. Porter un jugement de valeur sur une femme en fonction de la taille de ses vêtements, c'est inacceptable. Dire qu'une fille "l'a bien cherché", c'est un non-sens. On peut chercher à avoir un rapport sexuel, à faire l'amour, à séduire, à baiser. On ne cherche jamais à être violé. Est-ce que vous cherchez à vous faire tuer, cambrioler, racketter, renverser par une voiture, choper la gangrène ? Est-ce que vous cherchez à vivre une situation qui vous fera du mal ? Et pourtant, dans la bouche des hommes comme des femmes, beaucoup de victimes d'agressions sexuelles le "cherchent", Parce que ça rassure, parce que nous on n'est pas comme ça, parce qu'il faut bien qu'il y ait des personnes à qui ça arrive et tant que ce n'est pas nous, tout va bien. Parce que dans notre inconscient collectif, ces filles-là en ressortent salies, parce qu'il faut mettre une barrière entre elles et nous, comme on le ferait avec un animal enragé. Les mettre au même niveau que nous, enlever la barrière, la frontière, c'est admettre que ça pourrait aussi nous arriver, et ça fait peur, alors autant leur filer une crécelle et les mettre au ban. 

Sérieusement, il va falloir encore attendre combien de temps avant de focaliser notre dégoût des autres sur le coupable et pas sur la victime ? Devoir s'habiller, boire, sortir, vivre, en tenant compte du comportement potentiel de certaines personnes, c'est accepter le fait que le problème vienne de nous, et pas d'eux. Je ne peux pas mettre cette robe parce que je risque de me faire violer, ça signifie "j'accepte de devoir modifier mon comportement, être quelqu'un d'autre que celle que j'ai envie d'être, m'excuser en permanence d'être qui je suis et me cacher, cacher mon corps, cacher mes formes afin de les gommer autant que possible, devenir une entité neutre, non genrée, renier que je suis une femme." Et on nous parle de libertés ? 

Si un de mes amis (un homme, par exemple) finit sa soirée dans un état d'ébriété avancé, s'il se balade en caleçon devant moi, vais-je me transformer en bête assoiffée de sexe, vais-je lui faire sauter ses fringues et son statut d'être humain afin de satisfaire une pulsion animale ? Il se trouve que non. Est-ce trop demander aux hommes que d'avoir les mêmes égards ? Apparemment oui. Mais n'allez pas vous méprendre, je ne considère pas tous les hommes comme des prédateurs sexuels. Il serait trop facile, trop réducteur, de les mettre tous dans le même sac. J'en ai juste plus qu'assez d'entendre toujours les mêmes refrains, serinés sur le ton condescendant des gens à qui il n'arrive rien.

Je veux bien être prudente, ne pas accepter de bonbons de la part des inconnus, ne pas monter dans la voiture d'un monsieur que je ne connais pas, mais si je dois sortir uniquement lorsque le soleil brille, porter des pantalons et des sweats-shirts amples à longueur d'année et me faire toujours accompagner de plusieurs personnes afin d'éviter tout risque, je pense qu'à un moment je vais aussi arrêter de vivre. On ne peut pas vivre dans la peur constante de l'autre, ou agir toujours en fonction de ce qui pourrait arriver de pire. Nous n'avons rien fait de plus que d'être nées femmes, alors pourquoi ne pas se poser les bonnes questions, et commencer par blâmer les vrais responsables des agressions sexuelles, c'est à dire les agresseurs eux-mêmes ? 

Lundi 7 juillet 2014 à 22:45

 
http://www.etenplusellelit.fr/images/tumblrn6pu7hVpZa1sfgfh0o1500.png
"Parfois elle avait le sentiment qu'elle ne pourrait jamais rien offrir à Park qui arrive à la cheville de ce qu'il lui avait donné. C'était comme s'il lui balançait des trésors sur les genoux chaque matin sans même le savoir, sans aucune idée de la valeur qu'ils avaient.
Elle ne pourrait pas le rembourser. Elle n'arrivait même pas à le remercier correctement. Comment peut-on correctement remercier quelqu'un pour les Cure ? Ou les X-Men ? Parfait, elle avait le sentiment qu'elle aurait toujours une dette envers lui.
Et là, elle s'est souvenue que Park ne connaissait pas les Beatles." 


http://www.etenplusellelit.fr/images/sortiespocketjeunessepkj2014LPPOp1X.jpgLorsqu'Eleanor monte dans le bus ce matin là, Park ne voit qu'elle. A vrai dire, l'intégralité du bus ne voit qu'elle. Des cheveux roux improbables, un peu trop de chair, Eleanor prend de la place. Et puis ses vêtements, elle le fait exprès ou bien ? Personne ne semble décidé à faire une place à la nouvelle, sauf Park, bien à contre-coeur. A force d'être assis à côté d'elle matin et soir, Park commence à s'intéresser à cette fille bizarre qui lit ses comics par-dessus son épaule et a l'air d'aimer la même musique que lui. Mais ce qui l'intrigue encore plus, c'est l'histoire d'Eleanor. Ce qui l'a amenée à quitter sa maison pendant un an, l'histoire de ses parents, de ses frères et soeurs, son quotidien, ses peurs, ses espoirs, ses doutes. Eleanor, elle, voit en Park quelque chose de rare. Du respect, de l'attention, l'impression d'être une belle personne, qui mérite d'être protégée. Alors tous les deux, avec leurs walkman, leurs cassettes de The Cure et toute la force de leur amour, ils vont s'apprivoiser, se chercher, apprendre à se découvrir et à s'aimer. 

Eleanor & Park, c'est un peu comme plonger dans un roman de John Green, ou de Stephen Chbosky. C'est se laisser attendrir par deux adolescents adorables, le garçon le plus chouette de la Terre et la fille la plus farouche du monde. C'est se rappeler que l'on a eu 16 ans un jour et que c'était une période pleine de doutes, de questionnements, d'espoirs. Eleanor & Park, ce n'est pas seulement une histoire d'amour incroyablement belle, c'est aussi un roman sur la vie, sur le fait de grandir, sur l'émancipation, sur le sentiment d'être coincé entre le statut d'enfant et celui d'adulte, et ne pas savoir vraiment de quel côté on préfère aller. 

Porté par un humour subtil et une fraîcheur déconcertante, Eleanor & Park n'hésite pas à aborder des sujets sensibles. Le divorce, la maltraitance psychologique, qu'elle soit familiale ou scolaire, la pauvreté, les violences domestiques, Rainbow Rowell n'hésite pas à accentuer le contraste en mettant en relation deux personnages fondamentalement différents. Park vient d'un milieu aisé, avec des parents qui s'aiment, un seul frère. Au contraire, Eleanor partage sa chambre avec ses quatre frères et soeurs, entend régulièrement sa mère se faire frapper par son beau-père, et considère son père comme un étranger. 

Un vrai coup de coeur, voilà comment je peux qualifier ce roman. Un livre que l'on n'a pas envie de refermer avant la fin, et quelle fin ! On rit, on pleure, on voyage dans les années 80, on se révolte, on redoute la fin... C'est en tout cas un livre qui procure de l'émotion, où l'alternance des points de vue d'Eleanor et de Park permet de suivre l'évolution de leurs sentiments. C'est un livre que je mets en parallèle avec Paper Towns de John Green, pour la force de la figure féminine, et le dévouement de la figure masculine. Alors jetez un oeil à Eleanor & Park, vous ne perdrez pas votre temps ... 

(Et je tiens quand même à attirer votre oeil sur cette couverture magique et magnifique, qui porte un petit laïus de John Green, comme quoi, je vous avais dit que l'on voguait sur les mêmes eaux ! ) 

Rainbow Rowell. Eleanor & Park. Pocket Jeunesse, 2014. 378p. 

Lundi 30 juin 2014 à 12:12

http://www.etenplusellelit.fr/images/P6308073Copie-copie-1.jpg
 
 
A l'orée de la nuit, Charles Frazier 

" Luce n'était pas très maternelle. L'Etat lui avait imposé ces deux enfants. Si elle les avait refusés, ils auraient été séparés et adoptés comme des chiots. Adultes, aucun ne se serait souvenu de l'autre. 
Maintenant qu'il était sans doute trop tard pour revenir en arrière, leur séparation aurait certainement été bénéfique, diluant cette étrangeté qu'ils partageaient et qui s'allumait entre eux. Encore une preuve, si besoin était, que le monde aurait été bien plus agréable si tous les gens n'avaient pas ressenti le fichu besoin de se reproduire. Mais dans Son infinie sagesse, Dieu trouvait peut-être très amusant que nous ayons sans cesse envie de nous frotter les uns contre les autres." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/Couv3/201409frazier.jpg La tranquillité de Luce au Pavillon, cette maison en bord de lac, anciennement construite afin d'accueillir des touristes, se trouve bouleversée lors de l'arrivée de Dolores et Frank, les jumeaux de sa défunte soeur. Farouches, mutiques, muets par caprice, ils se réfugient dans un espace connu d'eux seuls, et passent leurs journées à essayer d'incendier toutes sortes d'objets. Mais Luce ne brusque pas les choses. Elle sait que les enfants ont vu l'horreur, leur mère poignardée sous leurs yeux par son nouveau mari pour une histoire d'argent caché. La rumeur circule même que le type s'en serait pris aux enfants, d'une manière pas correcte du tout. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'a pas été condamné, qu'il n'est pas en train de moisir au fond d'une cellule, mais dans la nature, en liberté, bien décidé à mettre la main sur quelque chose qui lui appartient et faire taire les deux petits témoins débiles, pour toujours. Le seul répit vient de Stubblefield, petit-fils de l'ancien propriétaire du Pavillon, déterminé à apporter à Luce un peu de paix, de sérénité et d'amour. 

En lisant ce roman on ne peut douter une seule seconde que Charles Frazier soit un excellent écrivain des grands espaces. De la sérénité du lac aux montagnes menaçantes, aux forêts pleines d'ombres et d'obscurité, aux petits villages perdus que seul éclaire le néon du bar à bière, l'écriture précise de l'auteur dessine le paysage, lui fait prendre corps devant nos yeux. Car dans ce livre la nature est un personnage à part entière, changeante, complexe, traître mais aussi complice. Roman d'ambiance, A l'orée de la nuit nous transporte dans une traque impitoyable où tous les protagonistes, avançant de manière concentrique, vont finir par se retrouver. 

Luce, jeune femme indépendante, à la limite du rejet de la société ; Stubblefield, devenu propriétaire terrien par la force des choses ; Dolores et Frank, duo indivisible, gardien d'une vérité qui dérange, enfants à l'animalité flagrante qui mettent mal à l'aise ; Bud, aveuglé par l'envie de vengeance et de voir le sang recouvrir le monde ; Lit, sherif adjoint accro à la Benzédrine depuis son retour du front français pendant la Seconde Guerre mondiale. Tous sont amochés, tous avancent à tâtons autour de ce lac, tous cherchent à sortir la tête de l'eau d'une manière ou d'une autre, essayant de trouver un peu de répit. 

Avec une justesse incroyable, Charles Frazier nous conte une histoire vaste comme ses montagnes, aux personnages attachants ou repoussants, chacun sur le fil instable de sa petite folie, chacun prisonnier de son passé, un passé qui ne peut se laver que dans le sang, dans ce pays où les hommes jouent aux durs avec de vrais flingues. Et alors que les vivants se traquent, les morts restent présents, faisant peser sur ceux qui restent un poids incroyablement lourd à porter.
 Roman dur, âpre, teinté d'un ciel lourd et chargé de nuages, on  ressort d'A l'orée de la nuit un peu usé par la violence mais avec l'envie de rester là-bas encore un peu plus longtemps. 

" Life can get fucked up fast when you try to be a pleaser. Because people won't ever be pleased, not even if you drop them ass-first into paradise. They like bitching too much" 


Charles Frazier. A l'orée de la nuit. Grasset, 2014. 383p. 

Mercredi 25 juin 2014 à 8:29

http://www.etenplusellelit.fr/images/imageretouchelondres.jpg
 " L'aînée avait les joues rondes, un menton fuyant et un nez droit proéminent, ce qui lui donnait l'air d'une figure de proue. On avait instinctivement l'impression que toute opposition s'écarterait tels les flots devant la volonté de cette femme d'âge mûr. Parfaitement immobile, les mains sur les genoux, elle nous scrutait et nous jaugeait, sans qu'un muscle de son visage bougeât. Cependant, malgré le calme maîtrisé de son attitude, je décelai une lueur dans son regard au moment où elle posa les yeux sur moi, comme si elle pressentait déjà que nous allions nous heurter." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/lacuriositeestunpechemortel430901250400.jpgIl est temps pour Lizzie Martin de quitter Londres après toutes les émotions provoquées dans "Un intérêt particulier pour les morts". Et l'occasion se présente au parfait moment, on a besoin d'elle en tant que dame de compagnie pour une jeune femme de la famille Roche, Mrs Craven. La pauvre a perdu son enfant quelques mois plus tôt et n'arrive pas à se remettre de cette terrible épreuve. Elle refuserait même de croire à la mort du nouveau-né. Et lorsqu'elle est retrouvée paniquée, à genoux à côté du cadavre d'un attrapeur de rats de la région, sa santé mentale est mise en question. Mais Lizzie ne la croit pas plus folle que le reste des gens qui l'entourent et elle sent bien qu'on lui a caché des éléments concernant sa présence ici. Afin d'élucider la mort du  malheureux, elle fait appel à son ami Ben Ross, qui l'avait sauvée lors de ses précédentes péripéties, et auquel elle n'est pas insensible... 

Ce fût un plaisir de retrouver Lizzie Martin et Benjamin Ross dans une nouvelle aventure (comme je peux prendre plaisir à retrouver Charlotte et Thomas Pitt dans les romans d'Anne Perry). D'autant plus que dans cet opus, on quitte Londres afin de découvrir la côte, la lande, les plages et les petits villages peuplés de personnes méfiantes, adeptes des commérages, des ragots. Comme dans son précédent roman, Ann Granger alterne les points de vue entre Lizzie et Benjamin. Chaque début de chapitre nous informe de la personne qui va nous raconter son histoire, ce qui permet de suivre l'action à différents stades de son déroulement. 

La qualité de l'intrigue en elle-même peut être discutable. On se doute assez rapidement de ce qui s'est passé, des différents protagonistes impliqués, quoique certains m'aient surprise. Mais cela n'enlève en rien le plaisir de la lecture. Quelques éléments surprennent toutefois, certaines déclarations permettent de mieux cerner le contexte... Mais ce n'est pas l'attente de la révélation du nom du coupable qui fait tourner les pages. C'est l'ambiance, avec toutes les conventions sociales, les codes, les petites manigances afin de ne pas entacher la réputation de telle ou telle personne, la description des intérieurs, des tenues, de la vie quotidienne. Je ne suis pas spécialiste dans ce domaine et je ne saurais pas repérer les incohérences, anachronismes ou autres défauts concernant le contexte historique, mais rien ne m'a choqué outre mesure. 

Les différents personnages possèdent tous un caractère assez marqué, et je dois avouer que les deux soeurs Roche m'ont glacé le sang, chacune à leur manière. Elles donnent à la maison un caractère étrange, une atmosphère toxique et assez malsaine. Quant à Beresford, j'aurais bien aimé que l'auteur approfondisse un peu plus ce personnage, car il semble important dans les premiers chapitres, pour être abandonné assez grossièrement plus tard. Et comme j'aime bien me plaindre, j'ajouterai enfin que le dénouement, les dernières pages, m'ont semblé un peu trop mièvres à mon goût, mais ce n'est pas bien grave.
 



En bref, un deuxième tome peut-être un peu moins fouillé quant à l'intrigue policière, mais un contexte historique et des histoires concernant les personnages qui compensent. Un roman divertissant, prenant, dont on tourne les pages avec plaisir. Et j'attire votre attention sur le travail des couvertures de cette série, qui est vraiment très très chouette et colle assez bien à l'ambiance des livres. 

Ann Granger. La curiosité est un péché mortel. 10/18, 2014. 359p. 

Je précise que la photo en haut de l'article m'appartient. 

Mercredi 18 juin 2014 à 21:55

http://www.etenplusellelit.fr/images/Couv3/bookstore.jpg
 " Il y a tout de même un avantage non négligeable à cette faillite : Je n'aurai plus à me préoccuper d'une actualité littéraire débile, des livres dont on parle. Je peux désormais me foutre de savoir si Anémie a un nouveau chapeau, si Christine angoisse toujours, si Muzeau est encore Placide, si Marc lévite dans les salons, Si Béchamel a changé de décolleté, et si Michel a regonflé ses particules, si le Goncourt est - comme d'habitude - de circonstance, si le prix de l'Académie n'est pas donné à un croûton (merci Desproges), si le Renaudot est bien tourné, et si le Médicis est conseillé pour les Catherine.

Ouf. Quel repos ! Quel bonheur !

Je peux enfin recommencer à lire juste ce qui m'attire." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/telechargement-copie-1.jpg
Lorsque l'on se plonge dans Dernier chapitre, on sourit de certaines anecdotes, on s'attendrit devant les clients sympathiques, inoubliables, on peste un peu à l'évocation des personnes qui ont le dont de gâcher une journée de libraire. Dernier chapitre est un livre intimiste, qui donne la sensation de passer une soirée au coin du feu avec Gérard Lambert-Ullmann nous racontant son métier, sa librairie, ses années de bonheur, de galères, les déceptions et les petites joies de chaque jour.
 C'est un livre où les lecteurs peuvent se retrouver, passer un instant de l'autre côté, de voir comment ça fait, d'être libraire. Et pour les gens comme moi, Dernier chapitre est un texte qui remet en question mon travail, qui interroge, qui remet en marche la petite mécanique professionnelle où les grains de sable viennent régulièrement trouver un abri. 

Jeune libraire, j'exerce ce métier depuis maintenant trois ans. Trois années de découvertes, de désillusions parfois, d'efforts, de travail, de grandes joies aussi. Trois années à lire, à prendre des notes, à essayer de dessiner dans ma mémoire l'organigramme des auteurs-éditeurs-distributeurs-libraires-courants littéraires. C'est un travail quotidien, une curiosité à entretenir de peur qu'elle ne s'émousse au fil du temps, un emploi du temps à organiser de manière assez rigoureuse. Pas question de se plaindre, je l'ai choisi, j'aime ce que je fais, je sais pourquoi je le fais et pourquoi je suis là. Mais c'est à la lecture de livres comme celui-ci que mes interrogations se font plus présentes. 

Suis-je une bonne libraire ? Je n'en ai aucune idée. Ce que je sais, c'est qu'à chaque fois qu'un client s'approche de moi pour me demander un conseil, je n'ai pas envie de le décevoir. Il y a une certaine responsabilité dans le fait d'être prescripteur. Celui qui entre dans une librairie sans idée précise de ce qu'il veut et attend du libraire une idée, un choix, une décision, fait peser sur les épaules de celui-ci une charge importante. Conseiller un livre, c'est prendre du plaisir, le plaisir de parler de ce que l'on a aimé, de ce que l'on a envie de faire découvrir à l'autre, mais c'est aussi faire de son mieux pour conseiller quelque chose qui conviendra au lecteur, c'est lui donner envie de revenir, de faire partager autour de lui une belle découverte. Conseille-t-on le bon livre ? N'est-on pas en train de se faire plus plaisir à soi que de coller aux exigences de la personne qui nous écoute ? A-t-on assez lu, afin de dénicher parmi toutes ces histoires celle qui provoquera de l'émotion, du rire, de la curiosité ? 

Ces questions ne sont pas anodines. On ne va pas acheter un livre comme on ferait ses courses, on lit pour s'évader, pour découvrir, pour s'émouvoir, pour frémir, pour trouver dans les mots de quelqu'un d'autre un petit quelque chose qui entre en résonance avec notre état d'esprit. N'êtes-vous jamais tombé sur un libraire qui vous a conseillé le bon livre, au bon moment ? Ce sont ces souvenirs de lecteurs que j'aimerais susciter, cette envie de revenir, en confiance, redemander conseil avec l'intime conviction que les risques de déception sont minces. N'est-ce pas l'envie de tout libraire ? Ce sont ces questionnements que le livre de Gérard Lambert-Ullmann ont suscités en moi. Je ne sais pas si je suis une bonne libraire ou si je le serai un jour, tout ce que je sais, c'est que chaque lecteur qui prend la peine de demander un conseil est important, et que pour chacun, j'aimerais trouver le bon livre. 

Gérard Lambert-Ullmann. Dernier chapitre. Joca Seria,  2014. 102p. 





Samedi 31 mai 2014 à 23:08

http://www.etenplusellelit.fr/images/Couv3/eclecticlivingroom.jpg
" J'ai loué un atelier, derrière Marylebone High Street, un grand local, tranquille. J'y ai mis un lit, deux fauteuils, guère plus. Parquet au sol, murs défraîchis, un bel endroit. Ce que j'aimerais, c'est que vous veniez quatre heures par jour pendant une trentaine de jours, de 16 heures à 20 heures.Sans jamais sauter de jour, même le dimanche.  J'aimerais que vous soyez ponctuelle et que, quoi qu'il arrive, vous posiez là pendant quatre heures, ce qui pour moi signifie simplement vous laisser regarder." 

http://www.etenplusellelit.fr/images/Couv3/9782070142361.jpgJasper Gwyn a décidé qu'il ne publierait plus jamais de roman. Il l'a décidé et il l'a écrit, couché noir sur blanc, dans une liste des 52 choses qu'il ne ferait plus jamais, envoyée au Guardian pour faire la une. Parmi ces 52 choses, publier un roman. Plus jamais. Son éditeur, Tom Bruce Shepperd, a un peu de mal à prendre la chose, ce qui semble normal, mais Jasper Gwyn n'est pas homme à revenir sur ses décisions. En revanche, il ne peut pas non plus arrêter d'écrire. Sans cette activité, la seule qu'il sache exercer correctement, la vie n'est qu'un pastiche, un vide, un rien. Lui vient alors une idée, un peu loufoque admettons-le, alors qu'il erre dans une galerie d'art. Des portraits. Il va faire des portraits, mais écrits, bien sûr, il n'est pas artiste, ni plasticien. Mais comment fait-on pour faire le portrait d'une personne ? Surtout quand on ne veut pas qu'elle parle, surtout quand on veut la saisir sans aucun mot prononcé, en observant simplement ce qu'elle dégage, ce qu'elle est. Avant de rendre son projet public, il tient à tester l'idée. Sur Rebecca. Elle sera parfaite pour ça, Rebecca. 

Alessandro Baricco est le genre d'auteur à me laisser des frissons dans la nuque. Ne parlons même pas d'
Océan mer, il me file des tsunamis perpétuels. Dans ce nouveau roman, l'écriture est au centre de tout. Elle est le début de l'histoire, elle est le coeur de l'histoire, elle sera la fin de l'histoire. Au travers du fantasque Mr Gwyn, Baricco interroge l'écriture, le travail du romancier, de l'écrivain, du copiste, du portraitiste. Il pose la question de la vérité. Peut-on faire un portrait si exact de quelqu'un que cette personne en le lisant ne pourrait que dire : "C'est moi" ? Et comment réussir à sonder une personne de manière parfaite, en toute objectivité, sans parasite, sans intrusion ? 

Le sens du détail m'étonnera toujours chez Baricco. Sa manière de décrire un environnement afin d'y transporter son lecteur, le soin apporté à chaque détail, ici les ampoules, possède une poésie incroyable. Son écriture est sensible, sensitive. Lorsque Rebecca marche sur le parquet, en faisant un chemin entre les feuilles punaisées au sol, on voit Rébecca marcher, son air grave et si enfantin, cette façon de ne pas y penser, mais d'être comme une petite fille à s'inventer des mondes, là, entre les feuilles. En peu de phrases il créé une atmosphère incroyable, entre la folie, la poésie, et un peu de la réalité, mais pas trop non plus. 

Bien que certains détails de l'intrigue n'aient pas été totalement une surprise, je n'ai pas boudé mon plaisir. La fin de ce roman a des airs d'enquête, de roman policier. On cherche des preuves, des coupables, coupable de quoi ? D'avoir écrit. Le narrateur change de point de vue, où est passé Jasper Gwyn ? On avance avec Rebecca, on remet les pièces du puzzle à leur place, on savoure les dernières pages. C'est un beau roman, qui comme ça ne paie pas de mine, mais qui laisse de très belles impressions, des images gravées dans la mémoire. 

Alessandro Baricco. Mr Gwyn. Gallimard, 2014. 184p. 

Samedi 24 mai 2014 à 8:41


http://www.etenplusellelit.fr/images/Couv3/2100171120130426125343183.jpg
Alabama Monroe,
de Felix Van Groeningen. 2013

Ils sont hors du commun, Elise et Didier. Elle, tatoueuse, tatouée, fan de cette esthétique vintage que l'on associe aux pin-ups. Lui, joueur de banjo dans un groupe de Bluegrass. La musique est au coeur de leurs vies, tout comme Maybelle, leur fille, leur petite Maybelle. Sauf que Maybelle a un cancer, que ce n'est pas juste et qu'elle ne s'en remettra pas. Alors il y a l'avant, et l'après Maybelle. L'avant, la vie, les rires, une certaine insouciance et le désir qui lie leurs corps, et l'après, lorsque chacun se retrouve aspiré dans sa spirale de chagrin, quand il n'y a plus de mots pour décrire le vide en soi. A se perdre chacun, ils épuisent leurs chances de se retrouver à nouveau. 

C'est un film triste, poignant, bouleversant, mais c'est aussi un film qui fait sourire à certains moments, qui prend aux tripes et qui ne vous lâche pas. Porté par une photographie superbe et un jeu d'acteurs époustouflant, il est très difficile de ne pas se laisser emporter dès les premières minutes. 
Le réalisateur a pris le partie de briser la linéarité temporelle en recourant à de nombreux retours en arrière, en avant etc. Le point central du film est la mort de Maybelle, ou du moins sa maladie, et autour gravite l'histoire de ce couple. 

http://www.etenplusellelit.fr/images/Couv3/346099669f40veerlebaetensdanslefilmbelgedefelixvan9b8933e808d5f0c9214fa9a4f8adb96b.jpg Les personnages, parlons-en. Un Didier attachant, assez simple, drôle, avec un avis sur tout, de plus en plus engagé, comme une porte de sortie de sa souffrance. Et Elise, forte et fragile, avec ses sourires adorables, sa force de vie si intense au début de son histoire d'amour, cette mutinerie de femme-enfant, et son évolution au fil des événements. Chapeau également à l'actrice qui joue la petite Maybelle, qui donne à son personnage une aura incroyable. 

Parlons maintenant musique, car Alabama Monroe ( que vous trouverez aussi sous le titre The Broken Circle Breakdown) , c'est aussi une bande son exceptionnelle que vous allez vous sentir obligés d'écouter en boucle pendant plusieurs semaines. Déjà, c'est du bluegrass, alors c'est chouette. Du bluequoi? Me direz-vous. Du bluegrass, un genre de country où les instruments ne sont que des cordes ( la plupart du temps : banjo, mandoline, guitare, violon, contrebasse) avec une ou plusieurs voix. C'est chouette, ça sent bon les Etats-Unis un peu sauvages. Et d'ailleurs si vous avez envie d'écouter un peu ces chouettes morceaux, c'est
ici . Vous verrez, vous aurez envie de bouger un peu sur certains... 

Alors forcément, si je vous dis musique country, tatouages, histoire d'amour, style vestimentaire vintage un peu pin-up et vie à la campagne, vous comprendrez vite pourquoi j'ai adoré ce film de manière totalement subjective. J'ai trouvé qu'il y avait une violence et une poésie indissociables dans chaque scène. On explore les cimes du bonheur, de l'insouciance, ainsi que les tréfonds de la douleur. Eventuellement une petite chose à redire, la fin, je l'ai trouvée un peu un peu exagérée à un moment, jusqu'à ce que la toute dernière scène me fasse chouiner au point que je n'avais plus d'avis sur rien. Donc, si vous m'avez suivie, il  FAUT regarder ce film, rien que pour son ambiance, pour la musique, pour les couleurs, mais aussi, si vous avez besoin d'arguments en plus, pour cette histoire qui va vous retourner le cerveau. 


http://www.etenplusellelit.fr/images/pegasuslarget1581106104537.jpg

Dimanche 18 mai 2014 à 19:04

http://www.etenplusellelit.fr/images/Couv3/darwin.jpg
 "J'avais toujours pensé que je n'étais pas comme les autres filles. Je n'appartenais pas à leur espèce. J'étais différente. Je n'avais jamais pensé que mon avenir serait le même que le leur. Mais à présent je comprenais que je m'étais trompée, et que j'étais exactement comme les autres filles. J'étais censée consacrer ma vie à une maison, un mari, des enfants. Il était prévu que j'abandonne mes études d'histoire naturelle, mon carnet, ma rivière bien-aimée."


http://www.etenplusellelit.fr/images/Couv3/9782211205337.jpgPas facile d'être la seule fille dans une fratrie de sept enfants, surtout à la fin du XIXème siècle et au Texas. Les femmes doivent apprendre la couture, les arts ménagers et la conversation, et surtout n'avoir aucune ambition autre qu'une vie familiale et matrimoniale proche de la dévotion. Sauf que Calpurnia a onze ans, qu'elle préfère courir dans les champs, se baigner et observer les insectes, plutôt que de réaliser des napperons ou des gâteaux. La science ? Elle adore, La botanique ? Encore plus. C'est grâce à son grand-père, un homme taciturne mais d'une culture incroyable, que les questions de la jeune Calpurnia Tate trouveront des réponses. Et même s'il n'est pas bien vu, à l'aube de ce nouveau siècle, d'être une jeune femme cultivée ambitionnant un diplôme universitaire, ce n'est pas le caractère bien trempé et déterminé de Calpurnia qui se laissera mettre en cage. 

Elle est un peu sauvage, elle est indomptée, d'une innocence et d'une naïveté touchantes, d'une finesse d'esprit déconcertante. On ne peut qu'aimer Calpurnia Tate. Elle m'a énormément fait penser à Charity Tiddler, l'héroïne du roman 
Miss Charity, de Marie-Aude Murail. Et que ça fait du bien de lire des romans où les personnages féminins ont autre chose en tête que les relations homme-femme. Sortir des sentiers battus, aller là où l'on ne l'attend pas, voilà ce que sait faire Calpurnia, avec ses indignations d'enfant qui prouvent que la société était bien fermée en ce qui concerne l'éducation des femmes. 

Ce roman est plutôt contemplatif, mais il m'a énormément plu. Jacqueline Kelly nous emporte dès les premières pages dans ce sud chaud et poussiéreux des Etats-Unis, dans les plantations de coton, là où l'on ne prête pas les ouvrages de Charles Darwin à la bibliothèque. On suit l'éveil de Calpurnia à la nature, ses questionnements, sa curiosité naissante pour ce qui l'entoure. Et, comme dans tout bon roman d'apprentissage, la figure du grand-père survient et tire la jeune fille de l'ignorance dans laquelle on la maintient. On y découvre une société fermée, engoncée dans ses préjugés et l'omniprésence de la religion, des traditions. Et la question de la place des femmes, de leurs libertés, est abordée de manière assez frontale. Pas question de trouver un travail, de ne pas se marier. Tous ces carcans maintenus par la société, masculine, mais aussi surtout féminine.
 

Que ce soit la complicité de Calpurnia et son aïeul, sa frustration, ses désillusions, sa tristesse, ses joies, chaque émotion est dépeinte de manière précise et vivante, créant un vrai lien avec le lecteur. C'est un roman calme, mais bouillonnant d'envies, de découvertes, de volontés de faire avancer les choses. On y goûte la poésie des petits bonheurs, la satisfaction d'avoir trouvé une chenille ou d'avoir cheminé au soleil couchant au bord de l'eau. C'est vraiment un très très beau roman, plein de douceur et de sérénité, et porteur d'un message fort.  Et puis, Calpurnia a tout compris au bonheur : 

"Aaaah ! Lit, livres, chaton, sandwich ! Que désirer de plus dans la vie ?"

Jacqueline Kelly. Calpurnia. L'Ecole des loisirs, 2013.
 416p. 

<< Page précédente | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | Page suivante >>

Créer un podcast